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L'Heptaméron


La troisiesme journée Modificar

Prologue

En la troisiesme journée, on devise des dames qui en leur amytié n'ont cerché nulle fin que l'honnesteté, et de l'hypocrisye et mechanceté des religieux.

Le matin, ne sceut la compaignye si tost venir en la salle, qu'ilz ne trouvassent madame Oisille, qui avoit, plus de demye heure avant, estudié la leçon qu'elle debvoit lire; et, si le premier et second jour elle les avoit randuz contens, elle n'en feyt moins le troisiesme. Et n'eust été que ung des religieux les vint querir pour aller à la grand messe, leur contemplation les empeschant d'oyr la cloche, ils ne l'eussent oye. La messe oye bien devotement, et le disner passé bien sobrement, pour n'empescher, par les viandes, leurs memoires à s'acquicter chascun en son reng le mieulx que luy seroit possible, se retirerent en leurs chambres à visiter leurs registres, actendant l'heure accoustumée d'aller au pré; laquelle venue, ne faillirent à ce beau voyage. Et ceulx qui avoient deliberé de dire quelque follye avoient desja les visaiges si joyeux, que l'on esperoit d'eulx occasion de bien rire. Quant ilz furent assis, demanderent à Saffredent à qui il donnoit sa voix pour la troisiesme Journée: "Il me semble, dit-il, que, puisque la faulte que je feys hier est si grande que vous dictes, ne sçachant histoire digne de la reparer, que je dois donner ma voix à Parlamente, laquelle, pour son bon sens, sçaura si bien louer les dames, qu'elle fera mectre en obly la verité que je vous ay dicte. - Je n'entreprens pas, dist Parlamente, de reparer voz faultes, mais ouy bien de me garder de les ensuivre. Parquoy, je me delibere, usant de la verité promise et jurée, de vous monstrer qu'il y a des dames qui en leurs amityez n'ont cherché nulle fin que l'honnesteté. Et, pour ce que celle dont je vous veulx parler estoit de bonne maison, je ne changeray rien en l'histoire que le nom; vous priant, mes dames, de penser qu'amour n'a poinct de puissance de changer ung cueur chaste et honneste, comme vous verrez par l'histoire que je vous voys compter."


Vingt et uniesme nouvelle

Rolandine, ayant attendu jusqu'à l'age de XXX ans à estre maryée, et cognoissant la negligence de son pere et le peu de faveur que luy portoit sa maistresse, print telle amytié à un gentil homme bastard, qu'elle luy promeit maryage, dont son pere averty luy usa de toutes les rigueurs qui luy furent possibles, pour la faire consentir à la dissolution de ce mariage; mais elle persista en son amitié jusques à la mort du bastard, de laquelle certifiée, fut mariée à un gentil homme, du nom et des armes de sa maison.

Il y avoit en France une Royne qui, en sa compaignie, norrissoit plusieurs filles de grandes et bonnes maisons. Entre autres, y en avoit une nommée Rolandine, qui estoit bien proche sa parente. Mais la Royne, pour quelque inimitié qu'elle portoit à son pere, ne luy faisoit pas fort bonne chere. Ceste fille, combien qu'elle ne fust des plus belles ny des laydes aussy, estoit tant saige et vertueuse, que plusieurs grands personnaiges la demandoient en mariage, dont ilz avoient froide response; car le pere aymoit tant son argent, qu'il oblyoit l'advancement de sa fille, et sa maistresse, comme j'ay dict, luy portoit si peu de faveur, qu'elle n'estoit poinct demandée de ceulx qui se vouloient advancer en la bonne grace de la Royne. Ainsy, par la negligence du pere et par le desdain de sa maistresse, ceste pauvre fille demeura longtemps sans estre mariée. Et, comme celle qui se fascha à la longue, non tant pour envye qu'elle eust d'estre mariée, que pour la honte qu'elle avoit de ne l'estre poinct, du tout elle se retira à Dieu, laissant les mondanitez et gorgiasetez de la court; son passetemps fut à prier Dieu ou à faire quelques ouvraiges. Et, en ceste vie ainsy retirée, passa ses jeunes ans, vivant tant honnestement et sainctement qu'il n'estoit possible de plus. Quant elle fut approchée des trente ans, il y avoit ung gentil homme, bastard d'une grande et bonne maison, autant gentil compaignon et homme de bien qu'il en fut de son temps; mais la richesse l'avoit du tout delaissé, et avoit si peu de beaulté, que une dame, quelle elle fust, ne l'eust pour son plaisir choisy. Ce pauvre gentil homme estoit demeuré sans party; et, comme souvent ung malheureux cerche l'autre, vint aborder ceste damoiselle Rolandine, car leurs fortunes, complexions et conditions estoient fort pareilles. Et, se complaignans l'un à l'autre de leurs infortunes, prindrent une très grande amitié; et, se trouvans tous deux compaignons de malheur, se cerchoient en tous lieux pour se consoler l'un l'autre; et, en ceste longue frequentation, s'engendra une très grande et longue amityé. Ceulx qui avoient veu la damoiselle Rolandine si retirée qu'elle ne parloit à personne et la voyans incessamment avecq le bastard de bonne maison, en furent incontinant scandalisez, et dirent à sa gouvernante qu'elle ne debvoit endurer ces longs propos; ce qu'elle remonstra à Rolandine, luy disant que chascun estoit scandalizé dont elle parloit tant à ung homme qui n'estoit assez riche pour l'espouser, ny assez beau pour estre amy. Rolandine, qui avoit tousjours esté reprinse de ses austeritez plus que de ses mondanitez, dist à sa gouvernante: "Helas, ma mere! vous voyez que je ne puis avoir ung mary selon la maison d'où je suis, et que j'ay tousjours fuy ceulx qui sont beaulx et jeunes, de paour de tumber aux inconveniens où j'en ay veu d'autres; et je trouve ce gentil homme icy saige et vertueux comme vous sçavez, lequel ne me presche que toutes bonnes choses et vertueuses: quel tort puis-je tenir à vous et à ceulx qui en parlent, de me consoler avecq luy de mes ennuyctz?" La pauvre vielle, qui aymoit sa maistresse plus qu'elle-mesmes, luy dist: "Ma damoiselle, je voy bien que vous dictes la verité, et que vous estes traictée de pere et de maistresse autrement que vous ne le meritez. Si est-ce que, puis que l'on parle de vostre honneur en ceste sorte, et fust-il vostre propre frere, vous vous debvez retirer de parler à luy." Rolandine luy dist, en pleurant:"Ma mere, puisque vous le me conseillez, je le feray; mais c'est chose estrange de n'avoir en ce monde une seulle consolation!" Le bastard, comme il avoit accoustumé, la voulut venir entretenir, mais elle luy declara tout au long ce que sa gouvernante luy avoit dict et le pria, en pleurant, qu'il se contentast pour ung temps de ne luy parler poinct jusques ad ce que ce bruict fust ung peu passé; ce qu'il feyt à sa requeste.

Mais, durant cest esloignement, ayans perdu l'un et l'autre leur consolation, commencerent à sentir ung torment qui jamais de l'un ne l'autre n'avoit esté experimenté. Elle ne cessoit de prier Dieu et d'aller en voyage, jeusner et faire abstinence. Car cest amour, encores à elle incongneu, luy donnoit une inquietude si grande, qu'elle ne la laissoit une seulle heure reposer. Au bastard de bonne maison ne faisoit Amour moindre effort; mais luy, qui avoit desjà conclud en son cueur de l'aymer et de tascher à l'espouser, regardant avecq l'amour l'honneur que ce luy seroit s'il la povoit avoir, pensa qu'il falloit cercher moyen pour luy declairer sa volunté et surtout gaingner sa gouvernante. Ce qu'il feyt, en luy remonstrant la misere où estoit tenue sa pauvre maistresse, à laquelle on vouloit oster toute consolation. Dont la bonne vieille, en pleurant, le remercia de l'honneste affection qu'il portoit à sa maistresse. Et adviserent ensemble le moyen comme il pourroit parler à elle: c'estoit que Rolandine fairoit souvent semblant d'estre malade d'une migraine où l'on crainct fort le bruict; et, quand ses compaignes iroient en la chambre de la Royne, ilz demeureroient tous deux seulz, et là il la pourroit entretenir. Le bastard en fut fort joyeulx et se gouverna entierement par le conseil de ceste gouvernante, en sorte que, quant il vouloit, il parloit à s'amye. Mais ce contentement ne lui dura gueres, car la Royne, qui ne l'aymoit pas fort, s'enquist que faisoit tant Rolandine en la chambre. Et, combien que quelcun dist que c'estoit pour sa maladye, toutesfois ung autre, qui avoit trop de memoire des absens, luy dist que l'ayse qu'elle avoit d'entretenir le bastard de bonne maison luy debvoit faire passer sa migraine. La Royne, qui trouvoit les pechez venielz des autres mortelz en elle, l'envoya querir et luy defendit de parler jamais au bastard, si ce n'estoit en sa chambre ou en sa salle. La damoiselle n'en feit nul semblant, mais luy dist: "Si j'eusse pensé, ma dame, que l'un ou l'autre vous eust despleu, je n'eusse jamais parlé à luy." Toutesfois, pensa en elle-mesme qu'elle cercheroit quelque autre moyen dont la Royne ne sçauroit rien; ce qu'elle feyt. Et les mercredy, vendredy et sabmedy qu'elle jeusnoit, demeuroit en sa chambre avecq sa gouvernante, où elle avoit loisir de parler, tandis que les autres souppoient, à celluy qu'elle commençoit à aymer très fort. Et tant plus le temps de leur propos estoit abbregé en contraincte, et plus leurs parolles estoient dictes par grande affection; car ilz desroboient le temps, comme faict ung larron une chose pretieuse. L'affaire ne sceut estre menée si secrettement, que quelque varlet ne le vist entrer là-dedans au jour de jeusnes, et le redist en lieu où ne fut celé à la Royne, qui s'en courrouça si fort, qu'oncques puys n'osa le bastard aller en la chambre des damoiselles. Et, pour ne perdre le bien de parler à elle tout entierement, faisoit souvent semblant d'aller en quelque voyaige, et revenoit au soir en l'eglise ou chappelle du chasteau, habillé en Cordelier ou Jacobin, ou dissimulé si bien que nul ne le congnoissoit; et là s'en alloit la damoiselle Rolandine avecq sa gouvernante l'entretenir. Luy, voyant la grande amour qu'elle luy portoit, n'eut craincte de luy dire: "Madamoiselle, vous voyez le hazard où je me metz pour vostre service, et les deffenses que la Royne vous a faictes de parler à moy? Vous voyez, d'autre part, quel pere vous avez, qui ne pense, en quelque façon que ce soit, de vous marier. Il a tant refusé de bons partiz, que je n'en sçaiche plus, ny près ny loing de luy, qui soit pour vous avoir. Je sçay bien que je suis pauvre, et que vous ne sçauriez espouser gentil homme qui ne soit plus riche que moy. Mais si amour et bonne volunté estoient estimez ung tresor, je penserois estre le plus riche homme du monde. Dieu vous a donné de grands biens, et estes en dangier d'en avoir encores plus: si j'estoys si heureux que vous me voulussiez eslire pour mary, je vous serois mary, amy et serviteur toute ma vie; et si vous en prenez ung esgal à vous, chose difficille à trouver, il vouldra estre maistre et gardera plus à vos biens que à vostre personne, et à la beaulté que à la vertu; et, en joysant de l'ususfuict de vostre bien, traictera votre corps autrement qu'il ne le merite. Le desir que j'ay d'avoir ce contentement, et la paour que j'ay que vous n'en ayez poinct avecq ung autre, me font vous supplier que, par un mesme moyen, vous me rendez heureux et vous la plus satisfaicte et la mieux traictée femme qui oncques fut." Rolandine, escoutant le mesme propos qu'elle avoit deliberé de luy tenir, luy respondit d'un visaige constant: "Je suys très aise dont vous avez commencé le propos, dont, long temps a, j'avois deliberé vous parler, et auquel, depuis deux ans que je vous congnoys, je n'ay cessé de penser et repenser en moy-mesmes toutes les raisons pour vous et contre vous que j'ay peu inventer. Mais, à la fin, sçachant que je veulx prendre l'estat de mariage, il est temps que je commence et que choisisse avecq lequel je penseray mieux vivre au repos de ma conscience. Je n'en ai sceu trouver un, tant soit-il beau, riche ou grand seigneur, avec lequel mon cueur et mon esperit se peust accorder, sinon à vous seul. Je sçay qu'en vous espousant, je n'offenseroye poinct Dieu, mais je faictz ce qu'il commande. Et quant à Monseigneur mon pere, il a si peu pourchassé mon bien et tant refusé, que la loy veult que je me marie, sans ce qu'il me puisse desheriter. Quant je n'auray que ce qui m'appartient, en espousant ung mary tel envers moy que vous estes, je me tiendray la plus riche du monde. Quant à la Royne ma maistresse, je ne doibtz poinct faire de conscience de luy desplaire pour obeyr à Dieu; car elle n'en a poinct faict de m'empescher le bien que en ma jeunesse j'eusse peu avoir. Mais, à fin que vous congnoissez que l'amityé que je vous porte est fondée sur la vertu et sur l'honneur, vous me promectrez que, si j'accorde ce mariage, de n'en pourchasser jamais la consommation, que mon pere ne soit mort ou que je n'aye trouvé moyen de le y faire consentir." Ce que luy promist voluntiers le bastard; et, sur ces promesses, se donnerent chascun ung anneau en nom de mariaige, et se baiserent en l'eglise devant Dieu, qu'ilz prindrent en tesmoing de leur promesse; et jamays depuis n'y eut entre eulx plus grande privaulté que de baiser.

Ce peu de contentement donna grande satisfaction au cueur de ces deux parfaictz amans, et furent ung temps sans se veoir, vivans de ceste seureté. Il n'y avoit gueres lieu où l'honneur se peust acquerir, que le bastard de bonne maison n'y allast avecq ung grand contentement, qu'il ne povoit demeurer pauvre, veu la riche femme que Dieu luy avoit donnée; laquelle en son absence conserva si longuement ceste parfaicte amityé, qu'elle ne tint compte d'homme du monde. Et, combien que quelques ungs la demandassent en mariage, ilz n'avoient neantmoins autre response d'elle, sinon que, depuis qu'elle avoit tant demeuré sans estre mariée, elle ne vouloit jamais l'estre. Ceste response fut entendue de tant de gens, que la Royne en oyt parler, et luy demanda pour quelle occasion elle tenoit ce langaige. Rolandine luy dist que c'estoit pour luy obeyr, car elle sçavoit bien qu'elle n'avoit jamais eu envie de la marier au temps et au lieu où elle eust esté honnorablement pourveue et à son ayse; et que l'aage et la patience luy avoient apprins de se contanter de l'estat où elle estoit. Et, toutes les fois que l'on luy parloit de mariage, elle faisoit pareille response. Quant les guerres estoient passées et que le bastard estoit retourné à la court, elle ne parloit poinct à luy devant les gens, mais alloit tousjours en quelque eglise l'entretenir soubz couleur de se confesser; car la Royne avoit defendu à luy et à elle, qu'ilz n'eussent à parler tous deux, sans estre en grande compaignye, sur peyne de leurs vies. Mais l'amour honneste, qui ne congnoist nulles deffenses, estoit plus prest à trouver les moyens pour les faire parler ensemble, que leurs ennemyz n'estoient promptz à les guecter; et, soubz l'habit de toutes les religions qu'ilz se peurent penser, continuoient leur honneste amityé jusques à ce que le Roy s'en alla en une maison de plaisance près de Tours, non tant près que les dames peussent aller à pied à aultre eglise que à celle du chasteau, qui estoit si mal bastye à propos, qu'il n'y avoit lieu à se cacher, où le confesseur eust esté clairement congneu. Toutesfois, si d'un costé l'occasion leur falloit, amour leur en trouvoit une autre plus aisée. Car il arriva à la court une dame de laquelle le bastard estoit proche parent. Ceste dame avecq son filz furent logez en la maison du Roy; et estoit la chambre de ce jeune prince advancée toute entiere oultre le corps de la maison où le Roy estoit, tellement que de sa fenestre povoit veoir et parler à Rolandine, car les deux fenestres estoient proprement à l'angle des deux corps d'une maison. En ceste chambre, qui estoit sur la salle du Roy, là estoient logées toutes les damoiselles de bonne maison en la compaignie de Rolandine. Laquelle, advisant par plusieurs foys ce jeune prince à sa fenestre, en feyt advertir le bastard par sa gouvernante; lequel, après avoir bien regardé le lieu, feyt semblant de prendre fort grand plaisir de lire ung livre des Chevaliers de la Table ronde, qui estoit en la chambre du prince. Et, quant chacun s'en alloit disner, pryoit ung varlet de chambre le vouloir laisser achever de lire, et l'enfermer dedans la chambre, et qu'il la garderoit bien. L'autre, qui le congnoissoit parent de son maistre, et homme seur, le laissoit lire tant qu'il luy plaisoit. D'autre costé, venoit à sa fenestre Rolandine, qui, pour avoir occasion d'y demeurer plus longuement, faingnit d'avoir mal à une jambe et disnoit et souppoit de si bonne heure, qu'elle n'alloit plus à l'ordinaire des dames. Elle se mist à faire ung lict tout de reseul de soye cramoisie, et l'atachoit à la fenestre où elle vouloit demorer seulle; et, quant elle voyoit qu'il n'y avoit personne, elle entretenoit son mary, qui povoient parler si hault que nul ne les eust sceu oyr; et quant il s'approchoit quelcun d'elle, elle toussoit et faisoit signe, par lequel le bastard se povoit bien tost retirer. Ceulx qui faisoient le guet sur eulx tenoient tout certain que l'amityé estoit passée; car elle ne bougeoit d'une chambre où seurement il ne la povoit veoir, pource que l'entrée luy en estoit defendue.

Ung jour, la mere de ce jeune prince fut en la chambre de son filz et se meist à ceste fenestre où estoit ce gros livre; et n'y eut gueres demoré que une des compaignes de Rolandine, qui estoit à celle de leur chambre, salua ceste dame et parla à elle. La dame luy demanda comment se portoit Rolandine; elle luy dist qu'elle la verroit bien, s'il luy plaisoit, et la feyt venir à la fenestre en son couvrechef de nuyct; et, après avoir parlé de sa malladye, se retirerent chascune de son costé. La dame, regardant ce gros livre de la Table ronde, dist au varlet de chambre qui en avoit la garde: "Je m'esbahys comme les jeunes gens perdent le temps à lire tant de follyes!" Le varlet de chambre luy respondit qu'il s'esmerveilloit encores plus de ce que les gens estimez bien saiges et aagez y estoient plus affectionnez que les jeunes; et, pour une merveille, luy compta comme le bastard son cousin y demeuroit quatre ou cinq heures tous les jours à lire ce beau livre. Incontinant frappa au cueur de ceste dame l'occasion pourquoy c'estoit, et donna charge au varlet de chambre de se cacher en quelque lieu, et de regarder ce qu'il feroit; ce qu'il feyt, et trouva que le livre où il lisoit estoit la fenestre où Rolandine venoit parler à luy; et entendit plusieurs propos de l'amityé qu'ilz cuydoient tenir bien seure. Le lendemain, le racompta à sa maistresse, qui envoya querir le bastard, et, après plusieurs remonstrances, luy defendit de ne se y trouver plus; et le soir, elle parla à Rolandine, la menassant, si elle continuoit cette folle amityé, de dire à la Royne touts ses menées. Rolandine, qui de rien ne s'estonnoit, jura que, depuis la deffense de sa maistresse, elle n'y avoit poinct parlé, quelque chose que l'on dist, et qu'elle en sceut la verité tant de ses compaignes que des varletz et serviteurs. Et quant à la fenestre dont elle parloit, elle luy nya d'y avoir parlé au bastard; lequel, craignant que son affaire fust revelé, s'eslongna du dangier, et fut long temps sans revenir à la court, mais non sans escripre à Rolandine par si subtilz moyens, que, quelque guet que la Royne y meist, il n'estoit sepmaine qu'elle n'eust deux fois de ses nouvelles.

Et quant le moyen des religieux dont il s'aydoit fut failly, il luy envoyoit ung petit paige habillé des couleurs, puis de l'ung puis de l'autre, qui s'arrestoit aux portes où toutes les dames passoient, et là bailloit ses lettres secretement parmy la presse. Ung jour, ainsy que la Royne alloit aux champs, quelcun qui recongneut le paige, et qui avoit la charge de prendre garde en ses affaires, courut après; mais le paige, qui estoit fin, se doubtant que l'on le cerchoit, entra en la maison d'une pauvre femme qui faisoit sa potée auprès du feu, où il brusla incontinant ses lectres. Le gentilhomme, qui le suyvoit, le despouilla tout nud, et cherchea par tout son habillement, mais il n'y trouva riens; parquoy le laissa aller. Et, quant il fut party, la vieille luy demanda pourquoy il avoit ainsy cherché ce jeune enfant. Il luy dist: "Pour trouver quelques lectres que je pensois qu'il portast. - Vous n'aviez garde, dist la vieille, de les trouver, car il les avoit bien cachées. - Je vous prie, dist le gentil homme, dictes-moy en quel endroict c'est?" esperant bientost les recouvrer. Mais, quant il entendit que c'estoit dedans le feu, congneut bien que le paige avoit esté plus fin que luy; ce que incontinant alla racompter à la Royne. Toutesfois, depuis ceste heure-là, ne s'ayda plus le bastard de paige ne d'enfant; et y envoya ung viel serviteur qu'il avoit, lequel, obliant la craincte de la mort dont il sçavoit bien que l'on faisoit menasser, de par la Royne, ceulx qui se mesloient de cest affaire, entreprint de porter lectres à Rolandine. Et, quant il fut entré au chasteau où elle estoit, s'en alla guetter à une porte au pied d'un grand degré où toutes les dames passoient; mais ung varlet, qui autresfoys l'avoit veu, le recongneut incontinant, et l'ala dire au maistre d'hostel de la Royne, qui soubdainement le vint chercher pour le prendre. Le varlet, saige et advisé, voyant que l'on le regardoit de loing, se retourna vers la muraille, comme pour faire de l'eaue, et là rompit ses lettres le plus menu qu'il luy fut possible, et les gecta derrière une porte. Sur l'heure, il fut prins et cherché de tous costez; et, quant on ne luy trouva riens, on l'interrogea par serment s'il avoit apporté nulles lettres, luy gardant toutes les rigueurs et persuasions qu'il fut possible, pour luy faire confesser la verité; mais, pour promesses ne pour menasses qu'on luy feist, jamais n'en sceurent tirer autre chose. Le rapport en fut faict à la Royne, et quelcun de la compaignie s'advisa qu'il estoit bon de regarder derriere la porte auprès de laquelle on l'avoit prins; ce qui fut faict et trouva l'on ce que l'on cerchoit: c'estoient les pieces de la lectre. On envoya querir le confesseur du Roy, lequel, après les avoir assemblées sur une table, leut la lectre tout du long, où la verité du mariage tant dissimullé se trouva clairement; car le bastard ne l'appeloit que sa femme. La Royne, qui n'avoit deliberé de couvrir la faulte de son prochain, comme elle debvoit, en feyt ung très grand bruyct, et commanda que, par tous moyens, on feist confesser au pauvre homme la verité de ceste lettre, et que, en la luy monstrant, il ne la pourroit regnier; mais, quelque chose qu'on luy dist ou qu'on luy monstrast, il ne changea son premier propos. Ceulx qui en avoient la garde le menerent au bord de la riviere, et le meirent dedans ung sac, disant qu'il mentoit à Dieu et à la Royne contre la verité prouvée. Luy, qui aymoit mieulx perdre sa vie que d'accuser son maistre, leur demanda ung confesseur, et, après avoir faict de sa conscience le mieulx qu'il luy estoit possible, leur dist: "Messieurs, dictes à Monseigneur le bastard, mon maistre, que je lui recommande la vie de ma femme et de mes enffans, car de bon cueur je mectz la mienne pour son service; et faictes de moy ce qu'il vous plaira, car vous n'en tirerez jamais parolle qui soit contre mon maistre." A l'heure, pour luy faire plus grand paour, le gecterent dedans le sac en l'eaue, luy cryans: "Si tu veulx dire verité, tu seras saulvé?" Mais, voyans qu'il ne leur respondoit riens, le retirerent de là et feyrent le rapport de sa constance à la Royne, qui dist à l'heure que le Roy son mary ny elle n'estoient poinct si heureux en serviteurs, que ung qui n'avoit de quoy les recompenser; et feyt ce qu'elle peut pour le retirer à son service, mais jamais ne voulut habandonner son maistre. Toutefois, à la fin, par le congé de sondict maistre, il fut mis au service de la Royne, où il vesquit heureux et content.

La Royne, après avoir congneu la verité du mariage, par la lectre du bastard, envoya querir Rolandine, et, avecq ung visaige tout courroucé, l'appella plusieurs foys malheureuse, en lieu de cousine, lui remonstrant la honte qu'elle avoit faicte à la maison de son pere et à tous ses parents de s'estre maryée, et à elle qui estoit sa maistresse, sans son commandement ne congé. Rolandine, qui de long temps cognoissoit le peu d'affection que luy portoit sa maistresse, luy rendit la pareille, et pource que l'amour lui defailloit, la craincte n'y avoit plus de lieu; pensant aussy que ceste correction devant plusieurs personnes ne procedoit pas d'amour qu'elle lui portast, mais pour luy faire une honte, comme celle qu'elle estimoit prendre plus de plaisir à la chastier, que de desplaisir de la veoir faillir, luy respondit, d'un visaige aussi joyeulx et asseuré, que la Royne monstroit le sien troublé et courroucé: "Madame, si vous ne congnoissiez vostre cueur tel qu'il est, je vous mectrois au devant la mauvaise volunté que de long temps vous avez portée à Monsieur mon pere et à moy; mais vous le sçavez si bien que vous ne trouverez poinct estrange, si tout le monde s'en doubte; et quant est de moy, Madame, je m'en suis bien apparceuse à mon plus grand dommaige. Car, quant il vous eust pleu me favoriser, comme celles qui ne vous sont si proches que moy, je feusse maintenant mariée autant à vostre honneur que au myen; mais vous m'avez laissée comme une personne du tout oblyée en vostre bonne grace, en sorte que tous les bons partiz que j'eusse sceu avoir me sont passez devant les oeilz, par la negligence de Monsieur mon pere et par le peu d'estime que vous avez faict de moy: dont j'estois tumbée en tel desespoir, que, si ma santé eust pu porter l'estat de religion, je l'eusse voluntiers prins pour ne veoir les ennuictz continuelz que vostre rigueur me donnoit. En ce desespoir, m'est venu trouver celluy qui seroit d'aussy bonne maison que moy, si l'amour de deux personnes estoit autant estimé que l'anneau; car vous sçavez que son pere passeroit devant le myen. Il m'a longuement entretenue et aymée; mais vous, Madame, qui jamais ne me pardonnastes nulle petite faulte, ne me louastes de nul bon euvre, combien que vous congnoissez par experience que je n'ai point accoustumé de parler de propos d'amour ne de mondanité, et que du tout j'estois retirée à mener une vye plus religieuse que autre, avez incontinant trouvé estrange que je parlasse à ung gentil homme aussy malheureux en ceste vie que moy, en l'amityé duquel je ne pensois ny ne cherchois autre chose que la consolation de mon esperit. Et, quant du tout je m'en veidz frustrée, j'entray en tel desespoir, que je deliberay de chercher autant mon repos que vous aviez envye de me l'oster. Et à l'heure eusmes parolles de mariage, lesquelles ont esté consommées par promesse et anneau. Parquoy, il me semble, Madame, que vous me tenez ung grand tort de me nommer meschante, veu que, en une si grande et parfaicte amityé où je povois trouver les occasions si je voulois, il n'y a jamais eu entre luy et moy plus grande privaulté que de baiser, esperant que Dieu me feroit la grace que avant la consommation du mariage je gaingnerois le cueur de Monsieur mon pere à se y consentyr. Je n'ay poinct offensé Dieu, ni ma conscience, car j'ai actendu jusques à l'aage de trente ans, pour veoir ce que vous et Monsieur mon pere feriez pour moy, ayant gardé ma jeunesse en telle chasteté et honnesteté, que homme vivant ne m'en sauroit riens reprocher. Et, par le conseil de la raison que Dieu m'a donnée, me voyant vielle et hors d'espoir de trouver party selon ma maison, me suis deliberée d'en espouser ung à ma volunté, non poinct pour satisfaire à la concupiscence des oeilz, car vouz sçavez qu'il n'est pas beau, ny à celle de chair, car il n'y a poinct eu de consommation charnelle, ny à l'orgueil, ny à l'ambition de ceste vie, car il est pauvre et peu advancé; mais j'ay regardé purement et simplement à la vertu qui est en luy, dont tout le monde est contrainct de luy donner louange; à la grande amour aussy qu'il m'a portée, qui me faict esperer de trouver avecq luy repoz et bon traictement. Et, après avoir bien pesé tout le bien et le mal qui m'en peut advenir, je me suis arrestée à la partye qui m'a semblé la meilleure, et que j'ay debattue en mon cueur deux ans durans: c'est d'user le demeurant de mes jours en sa compaignye. Et suis deliberée de tenir ce propos si ferme, que tous les tormens que j'en sçaurois endurer, fust la mort, ne me feront departir de ceste forte oppinion. Parquoy, Madame, il vous plaira excuser en moy ce qui est très excusable, comme vous-memes l'entendez très bien, et me laissez vivre en paix, que j'espere trouver avecq luy."

La Royne, voyant son visaige si constant et sa parole tant veritable, ne luy peut respondre par raison; et, en continuant de la reprendre et injurier par collere, se print à pleurer en disant: "Malheureuse que vous estes, en lieu de vous humillier devant moy, et de vous repentir d'une faulte si grande, vous parlez audatieusement, sans en avoir la larme à l'oeil; par cella monstrez bien l'obstination et la dureté de vostre cueur. Mais si le Roy et vostre pere me veullent croyre, ilz vous mectront en lieu où vous serez contraincte de parler autre langaige! - Madame, ce luy respondit Rolandine, pource que vous m'accusez de parler trop audatieusement, je suis deliberée de me taire, s'il ne vous plaist de me donner congé de vous respondre." Et, quant elle eut commandement de parler; luy dist: "Ce n'est point à moy, Madame, à parler à vous, qui estes ma maistresse et la plus grande princesse de la chrestienté, audatieusement et sans la reverence que je vous doibs: ce que je n'ay voulu ne pensé faire; mays, puys que je n'ay advocat qui parle pour moy, sinon la verité, laquelle moy seulle je sçay, je suis tenue de la declairer sans craincte, esperant que, si elle est bien congneue de vous, vous ne m'estimerez telle qu'il vous a pleu me nommer. Je ne crainctz que creature mortelle entende comme je me suis conduicte en l'affaire dont l'on me charge, puisque je sais que Dieu et mon honneur n'y sont en riens offensez. Et voylà qui me faict parler sans craincte, estant seure que celluy qui voyt mon cueur est avecq moy; et si ung tel juge estoit pour moy, j'aurois tort de craindre ceulx qui sont subjectz à son jugement. Et pourquoy doncques doibs-je pleurer, veu que ma conscience et mon cueur ne me reprennent poinct en cest affaire, et que je suis si loing de m'en repentir, que, s'il estoit à recommencer, j'en ferois ce que j'ai faict? Mais vouz, Madame, avez grande occasion de pleurer, tant pour le grand tort que, en toute ma jeunesse, vous m'avez tenu, que pour celluy que maintenant vous me faictes de me reprendre devant tout le monde d'une faulte qui doibt estre imputée plus à vous que à moy. Quant je aurois offensé Dieu, le Roy, vous, mes parens et ma conscience, je serois bien obstinée si, de grande repentance, je ne pleurois. Mais, d'une chose bonne, juste et saincte, dont jamais n'eust été bruict que bien honnorable, sinon que vouz l'avez trop tost esventé, monstrant que l'envye que vous avez de mon deshonneur estoit plus grande que de conserver l'honneur de vostre maison et de voz parens, je ne dois plorer. Mais, puisque ainsy il vous plaist, Madame, je ne suis pour vous contredire. Car, quant vous m'ordonnerez telle peyne qu'il vous plaira, je ne prandray moins de plaisir de la souffrir sans raison, que vous ferez à la me donner. Parquoy, Madame, commandez à Monsieur mon pere quel torment il vous plaist que je porte, car je sçay qu'il n'y fauldra pas: au moins suis-je bien aise que seullement pour mon malheur il suyve entierement vostre volunté, et que, ainsy qu'il a esté negligent à mon bien, suivant vostre vouloir, il sera prompt à mon mal pour vous obeyr. Mais j'ay ung pere au ciel, lequel, je suis asseurée, me donnera autant de patience que je me voy par vous de grands maulx preparez, et en luy seul j'ai ma parfaicte confiance."

La Royne si corroucée qu'elle n'en povoit plus, commanda qu'elle fust emmenée de devant ses oeilz et mise en une chambre à part où elle ne peust parler à personne; mais on ne luy osta poinct sa gouvernante, par le moyen de laquelle elle feit savoir au bastard toute sa fortune et ce qu'il luy semboit qu'elle devoit faire. Lequel, estimant que les services qu'il avoit faictz au Roy lui pourroient servir de quelque chose, s'en vint en diligence à la court; et trouva le Roy aux champs, auquel il compta la verité du faict, le suppliant que à luy qui estoit pauvre gentil homme, voulust faire tant de bien, d'appaiser la Royne, en sorte que le mariage peut estre consommé. Le Roy ne luy respondit riens, sinon: "M'asseurez-vous que vous l'avez espousée? - Ouy, sire, dist le bastard, par parolles, de present seulement; et s'il vous plaist, la fin y sera mise." Le Roy, baissant la teste et sans luy dire autre chose, s'en retourna droict au chasteau; et, quant il fut auprès de là, il appella le cappitaine de ses gardes et luy donna charge de prendre le bastard prisonnier. Toutesfoys ung sien amy, qui congnoissoit le visaige du Roy, l'advertit de s'absenter et de se retirer en une sienne maison près de là; et que si le Roy le faisoit chercher, comme il soupsonnoit, il luy feroit incontinant sçavoir pour s'en fuyr hors du royaulme; si aussy les choses estoient adoulcyes, il le manderoit, pour retourner. Le balstard le creut et feit si bonne diligence, que le cappitaine des gardes ne le trouva poinct.

Le Royl et la Royne ensemble regarderent qu'ilz feroient de ceste pauvre damoiselle qui avoit l'honneurl d'estre leur parente; et, par le conseil de la Royne, fut conclud qu'elle seroit renvoyée à son pere, auquel l'on manda toute la verité du faict. Mais, avant l'envoyer, feirent parler à elle plusieurs gens d'Eglise et de Conseil, luy remonstrans, puisqu'il n'y avoit en son mariage que la parolle, qu'il se povoit facilement deffaire, mais que l'un et l'autre se quictassent, ce que le Roy voulot qu'elle feit pour garder l'honneur de la maison dont elle estoit. Elle leur feit responce que en toutes choses elle estoit preste d'obeyr au Roy, sinon à contrevenir à sa conscience; mais ce que Dieu avoit assemblé, les hommes ne le povoient separer: les priant de ne la tanter le chose si desraisonnable, car si amour et bonne volunté fondée sur la craincte de Dieu sont les vrays et seurs lyens de mariage, elle estoit si bien lyée, que fer, ne feu, ne eaue, ne povoient rompre son lien, sinon la mort, à laquelle seulle et non à aultre rendroit son anneau et son serment, les priant de ne luy parler du contraire. Car elle estoit si ferme en son propos qu'elle aymoit mieulx mourir, en gardant sa foy, que vivre après l'avoir nyée. Les deputez de par le Roy emporterent cette constante responce; et, quant ilz veirent qu'il n'y avoit remede de luy faire renoncer son mary, l'envoyerent devers son pere en si piteuse façon, que par où elle passoit chascun ploroit. Et combien qu'elle n'eut failly, la pugnition fut si grande et sa constance telle, qu'elle feit estimer sa faulte estre vertu. Le pere, sçachant ceste piteuse nouvelle, ne la voulut poinct veoir, mais l'envoya à ung chasteau dedans une forest, lequel il avoit autresfoys edifié pour une occasion bien digne d'estre racomptée; et la tint là longuement en prison, la faisant persuader que, si elle voulloit quicter son mary, il la tiendroit pour sa fille et la mectroit en liberté. Toutesfoys, elle tint ferme et ayma mieulx le lyen de sa prison, en conservant celluy de son mariage, que toute la liberté du monde sans son mary; et sembloit à veoir son visaige, que toutes ses peynes luy estoient passetemps très plaisans, puisqu'elle les souffroit pour celluy qu'elle aymoit.

Que diray-je icy des hommes? Ce bastard, tant obligé à elle, comme vous avez veu, s'enfuyt en Allemaigne, où il avoit beaucoup d'amys; et monstra bien, par sa legiereté, que vraye et parfaicte amour ne luy avoit pas tant faict pourchasser Rolandine que l'avarice et l'ambition; en sorte qu'il devint tant amoureux d'une dame d'Allemaigne, qu'il oblya à visiter par lectre celle qui pour luy soustenoit tant de tribulation. Car jamais la fortune, quelque rigueur qu'elle leur tint, ne leur peut oster le moyen de s'escripre l'un à l'autre, sinon la folle et meschante amour où il se laissa tumber, dont le cueur de Rolandine eut premier ung sentiment tel, qu'elle ne povoit plus reposer. Et voyant après ses escriptures tant changées et refroidyes du langaige accoustumé, qu'elles ne resembloient plus aux passées, soupsonna que nouvelle amityé la separoit de son mary, ce que tous les tormens et peynes qu'on luy avoyt peu donner n'avoient sceu faire. Et, parce que sa parfaicte amour ne vouloit qu'elle asseist jugement sur ung soupson, trouva moyen d'envoyer secretement ung serviteur en qui elle se fyoit, non pour luy escripre et parler à luy, mais pour l'espier et veoir la verité. Lequel, retourné du voyage, luy dist que, pour seur, il avoit trouvé le bastard bien fort amoureux d'une dame d'Allemaigne, et que le bruict estoit qu'il pourchassoit de l'espouser, car elle estoit fort riche. Ceste nouvelle apporta une si extreme douleur au cueur de ceste pauvre Rolandine, que, ne la pouvant porter, tumba bien griefvement mallade. Ceulx qui entendoient l'occasion luy dirent, de la part de son pere, que, puisqu'elle voyoit la grande meschanceté du bastard, justement elle le povoit habandonner, et la persuaderent de tout leur possible. Mais, nonobstant qu'elle fust tormentée jusques au bout, si n'y eut-il jamais remede de luy faire changer son propos; et monstra en ceste derniere tentation l'amour qu'elle avoit et sa très grande vertu. Car, ainsy que l'amour se diminuoit du costé de luy, ainsy augmentoit du sien; et demoura, maulgré qu'il en eust, l'amour entier et parfaict, car l'amityé, qui defailloit du costé de luy, tourna en elle. Et, quant elle congneut que en son cueur seul estoit l'amour entier qui autresfois avoit esté departy en deux, elle delibera de le soustenir jusques à la mort de l'un ou de l'autre. Parquoy, la Bonté divine, qui est parfaicte charité et vraye amour eut pitié de sa douleur et regarda sa patience, en sorte que, après peu de jours, le bastard mourut à la poursuicte d'une autre femme. Dont elle, bien advertye de ceulx qui l'avoient veu mectre en terre, envoya suplier son pere, qu'il luy pleust qu'elle parlast à luy. Le pere s'y en alla incontinant, qui jamais depuis sa prison n'avoit parlé à elle; et après avoir bien au long entendu ses justes raisons, en lieu de reprendre et tuer, comme souvent par parolles il la menassoit, la print entre ses bras, et, en pleurant très fort, luy dist: "Ma fille, vous estes plus juste que moy, car s'il y a eu faulte en vostre affaire, j'en suis la principale cause; mais, puis que Dieu l'a ainsy ordonné, je veulx satisfaire au passé." Et, après l'avoir admenée en sa maison, il la traictoit comme sa fille aisnée. Elle fut demandée en mariage par ung gentil homme, du nom et armes de leur maison, qui estoit fort saige et vertueux; et estimoit tant Rolandine, laquelle il frequentoit souvent, qu'il luy donnoit louange de ce dont les autres la blasmoient, congnoissant que sa fin n'avoit este que pour la vertu. Le mariaige fut agreable au pere et à Rolandine et fut incontinent conclud. Il est vray que ung frere qu'elle avoit, seul heritier de la maison, ne vouloit s'accorder qu'elle eust nul partage, lui mectant au devant qu'elle avoit desobey à son pere. Et, après la mort du bon homme, luy tint de si grandes rigueurs, que son mary, qui estoit ung puisné, et elle, avoient bien affaire de vivre. En quoy Dieu pourveut; car le frere, qui vouloit tout tenir, laissa en ung jour, par une mort subite, le bien qu'il tenoit de sa seur et le sien, quant et quant. Ainsy, elle fut heritiere d'une bonne et grosse maison, où elle vesquit sainctement et honnorablement en l'amour de son mary. Et, après avoir eslevé deux filz que Dieu leur donna, rendit joyeusement son ame à Celluy où de tout temps elle avoit sa parfaicte confiance.

"Or, mes dames, je vous prie que les hommes, qui nous veullent peindre tant inconstantes, viennent maintenant icy et me monstrent l'exemple d'un aussy bon mari, que ceste-cy fut bonne femme, et d'une telle foy et perseverance; je suis seure qu'il leur seroit si difficile que j'ayme mieulx les en quicter, que de me mectre en ceste peyne; mais, non, vous, mesdames, de vous prier, pour continuer nostre gloire, ou du tout n'aymer poinct, ou que ce soit aussi parfaictement. Et gardez-vous bien que nulle ne dye que ceste damoiselle ait offensé son honneur, veu que par sa fermeté elle est occasion d'augmenter le nostre. - En bonne foy, Parlamente, dist Oisille, vous nous avez racompté l'histoire d'une femme d'un très grand et honneste cueur; mais ce qui donne autant de lustre à sa fermeté, c'est la desloyaulté de son mary qui la voulloit laisser pour un autre. - Je croy, dist Longarine, que cest ennuy-là luy fut le plus importable; car il n'y a faiz si pesant, que l'amour de deux personnes bien unyes ne puisse doulcement supporter; mais, quant l'un fault à son debvoir et laisse toute la charge sur l'autre, la pesanteur est importable. - Vous devriez doncques, dit Geburon, avoir pitié de nous, qui portons l'amour entiere, sans que vous y daigniez mectre le bout du doigt pour la soulager. - Ha, Geburon! dist Parlamente, souvent sont differenz les fardeaulx de l'homme et de la femme. Car l'amour de la femme, bien fondée sur Dieu et sur honneur, est si juste et raisonnable, que celluy qui se depart de telle amityé doibt estre estimé lasche et meschant envers Dieu et les hommes. Mais l'amour de la plupart des hommes de bien est tant fondée sur le plaisir, que les femmes, ignorant leurs mauvaises voluntez, se y mectent aucunes fois bien avant; et quant Dieu leur faict congnoistre la malice du cueur de celluy qu'elles estimoient bon, s'en peuvent departir avecq leur honneur et bonne reputation, car les plus courtes follies sont tousjours les meilleures. - Voylà doncques une raison, dist Hircan, forgée sur vostre fantaisie, de vouloir soustenir que les femmes honnestes peuvent laisser honnestement l'amour des hommes, et non les hommes, celle des femmes, comme si leurs cueurs estoient differens; mais combien que les visaiges et habitz le soyent, si croy-je que les voluntez sont toutes pareilles, sinon d'autant que la malice plus couverte est la pire." Parlamente, avecq ung peu de collere, luy dist: "J'entends bien que vous estimez celles les moins mauvaises, de qui la malice est descouverte? - Or laissons ce propos-là, dist Simontault, car, pour faire conclusion du cueur de l'homme et de la femme, le meilleur des deux n'en vault riens. Mais venons à sçavoir à qui Parlamente donnera sa voix, pour oyr quelque beau compte? - Je la donne, dist-elle, à Geburon. - Or, puis que j'ay commencé, dist-il, à parler des Cordeliers, je ne veulx oblyer ceulx de Sainct Benoist, et ce qui est advenu d'eulx de mon temps: combien que je n'entendz, en racomptant une histoire d'un meschant religieux, empescher la bonne opinion que vous avez des gens de bien. Mais, veu que le Psalmiste dist que: "Tout homme est menteur"; et, en ung autre endroict: "Il n'en est poinct qui face bien, jusques à ung"; il me semble qu'on ne peut faillyr d'estimer l'homme tel qu'il est; car s'il y a du bien, on le doit attribuer à Celluy qui en est la source, et non à la creature, à laquelle par trop donner de gloire et de louange, on estime de soy quelque chose de bon, la plus part des personnes sont trompées. Et, afin que vous ne trouvez impossible que soubz extreme austerité soit extreme concupiscence, entendez ce qui advint du temps du Roy Françoys premier."


Vingt deuxiesme nouvelle

Sœur Marie Heroet, sollicitée de son honneur par un prieur de Sainct-Martin des Champs, avec la grace de Dieu, emporta la victoire contre ses fortes tentations, à la grand'confusion du prieur et à l'exaltation d'elle.

En la ville de Paris, il y avoit ung prieur de Sainct-Martin des Champs, duquel je tairay le nom pour l'amityé que je luy ay portée. Sa vie, jusques en l'aage de cinquante ans, fut si austere, que le bruict de sa saincteté courut par tout le royaume, tant qu'il n'y avoit prince ne princesse qui ne luy feist grand honneur, quant il les venoit veoir. Et ne se faisoit reformation de religion, qui ne fust faicte par sa main, car on le nommoit le pere de vraye religion. Il fust esleu visiteur de la grande religion des dames de Fontevrault, desquelles il estoit tant crainct, que, quant il venoit en quelcun de leurs monasteres, toutes les religieuses trembloient de la craincte qu'elles avoient de luy. Et, pour l'appaiser des grandes rigueurs qu'il leur tenoit, le traictoient comme elles eussent faict la personne du Roy; ce que au commencement il refusoit, mais, à la fin, venant sur les cinquante cinq ans, commencea à trouver fort bon le traictement qu'il avoit au commencement desprisé, et s'estimant luy-mesme le bien public de toute religion, desira de conserver sa santé mieulx qu'il n'avoit accoustumé. Et, combien que sa reigle portast de jamais ne manger chair, il s'en dispensa luy-mesmes, ce qu'il ne faisoit à nul autre, disant que sur luy estoit tout le faiz de la religion. Parquoy, si bien se festoya, que, d'un moyne bien meigre, il en feyt ung bien gras. Et, à ceste mutation de vivre, se feyt une mutation de cueur telle, qu'il commencea à regarder les visaiges, dont paravant avoit faict conscience; et en regardant les beaultez que les voilles rendent plus desirables, commencea à les convoicter. Doncques, pour satisfaire à ceste convoitise, chercha tant de moyens subtilz que en lieu de faire fin de pasteur il devint loup; tellement que, en plusieurs bonnes religions, s'il s'en trouvoit quelcune ung peu sotte, il ne falloit à la decepvoir. Mais, après avoir longuement continué ceste meschante vie, la Bonté divine, qui print pitié des pauvres brebis esgarées, ne voulut plus endurer la gloire de ce malheureux regner, ainsi que vous verrez.

Ung jour, allant visiter ung couvent près de Paris qui se nomme Gif, advint que, en confessant toutes les religieuses, en trouva une nommée Marie Heroet, dont la parolle estoit si doulce et agreable, qu'elle promectoit le visaige et le cueur estre de mesme. Parquoy, seullement pour l'ouyr, fut esmeu en une passion d'amour qui passat toutes celles qu'il avoit eues aux autres religieuses; et, en parlant à elle, se baissa fort pour la regarder, et apperceut la bouche si rouge et si plaisante, qu'il ne se peut tenir de lui haulser le voille pour veoir si les oeilz accompagnoient le demorant, ce qu'il trouva: dont son cueur fut rempli d'une ardeur si vehemente, qu'il perdit le boire et le manger et toute contenance, combien qu'il la dissimulloit. Et, quant il fut retourné en son prieuré, il ne povoit trouver repos: parquoy en grande inquietude passoit les jours et les nuictz en cerchant les moyens comme il pourroit parvenir à son desir, et faire d'elle comme il avoit faict de plusieurs autres. Ce qu'il craingnoit estre difficille pource qu'il la trouvoit saige en parolles, et d'un esperit si subtil, qu'il ne povoit avoir grande esperance, et, d'autre part, se voyait si laid et si vieulx, qu'il delibera de ne luy en parler poinct, mais de chercher à la gaingner par craincte. Parquoy, bien tost après, s'en retourna au dict monastere de Gif; auquel lieu se monstra plus austere qu'il n'avoit jamais faict, se courrouçant à toutes les religieuses, reprenant l'une que son voille n'estoit pas assez bas, l'autre qu'elle haulsoit trop la teste, et l'autre qu'elle ne faisoit pas bien la reverence en religieuse. En tous ces petitz cas se monstroit si austere, que l'on le craingnoit comme ung Dieu painct en jugement. Et luy, qui avoit les gouttes, se travailla tant de visiter les lieux reguliers, que, environ l'heure de vespres, heure par luy apostée, se trouva au dortouer. L'abbesse luy dist: "Pere reverend, il est temps de dire vespres." A quoy il respondit: "Allez, mere, allez, faictes les dire; car je suys si las, que je demeureray ici, non pour reposer, mais pour parler à seur Marie, de laquelle j'ay oy très mauvais rapport; car l'on m'a dict qu'elle caquette, comme si c'estoit une mondaine." L'abbesse, qui estoit tante de sa mere, le pria de la vouloir chapitrer, et la luy laissa toute seulle, sinon ung jeune religieux qui estoit avecq luy. Quant il se trouva seul avecq seur Marie, commencea à luy lever le voille, et luy commander qu'elle le regardast. Elle luy respondit que sa reigle luy defendoit de regarder les hommes. "C'est bien dict, ma fille, luy dist-il, mais il ne fault pas que vous estimiez qu'entre nous religieux soyons hommes." Parquoy, seur Marie, craingnant faillir par desobeissance, le regarda au visaige; elle le trouva si laid, qu'elle pensa faire plus de penitence que de peché à le regarder. Le beau pere, après luy avoir dict plusieurs propos de la grande amityé qu'il luy portoit, luy voulut mectre la main au tetin: qui fut par elle repoulsé comme elle debvoit; et fut si courroucé qu'il lui dist: "Faut-il que une religieuse sçaiche qu'elle ait des tetins?" Elle luy dist: "Je sçay que j'en ay, et certainement, que vous ny autre n'y toucherez poinct; car je ne suis pas si jeune et ignorante que je n'entende bien ce qui est peché de ce qui ne l'est pas." Et, quant il veit que ses propos ne la povoient gaingner, luy en vat bailler d'un autre, disant: "Helas, ma fille, il fault que je vous declaire mon extreme necessité: c'est que j'ay une malladye que tous les medecins trouvent incurable, sinon que je me resjouisse et me joue avecq quelque femme que j'ayme bien fort. De moy, je ne vouldrois, pour mourir, faire ung peché mortel; mais, quant l'on viendroit jusques là, je sçay que simple fornication n'est nullement à comparer à pecher d'homicide. Parquoy, si vous aymez ma vie, en saulvant vostre conscience de crudelité, vous me la saulverez." Elle luy demanda quelle façon de jeu il entendoit faire. Il luy dist qu'elle povoit bien reposer sa conscience sur la sienne, et qu'il ne feroit chose dont l'une ne l'austre fust chargé. Et, pour luy monstrer le commencement du passe-temps qu'il demandoit, la vint embrasser et essayer de la gecter sur ung lict. Elle, congnoissant sa meschante intention, se deffendit si bien de parolles et de bras, qu'il n'eut povoir de toucher qu'à ses habillemens. A l'heure, quant il veit toutes ses inventions et effortz estre tournés en riens, comme ung homme furieux et non seullement hors de conscience, mais de raison naturelle, luy meit la main soubz la robbe, et tout ce qu'il peut toucher des ongles esgratina en telle fureur, que la pauvre fille, en cryant bien fort, de tout son hault tumba à terre, toute esvanouye. Et, à ce cry, entra l'abbesse dans le dortouer où elle estoit: laquelle, estant à vespres, se souvint avoir laissé ceste religieuse avec le beau pere, qui estoit fille de sa niepce; dont elle eut ung scrupule en sa conscience, qui luy feit laisser vespres et aller à la porte du dortouer escouter que l'on faisoit; mais, oyant la voix de sa niepce, poulsa la porte, que le jeune moyne tenoit. Et, quant le prieur veit venir l'abbesse, en luy monstrant sa niepce esvanouye, lui dist: "Sans faulte, nostre mere, vous avez grand tort que vous ne m'avez dict les conditions de seur Marie; car, ignorant sa debilité, je l'ay faict tenir debout devant moy, et, en la chapitrant, s'est esvanouye comme vous voyez." Ilz la feirent revenir avecq vin aigre et autres choses propices; et trouverent que de sa cheute elle estoit blessée à la teste. Et, quant elle fut revenue, le prieur, craingnant qu'elle comptast à sa tante l'occasion de son mal, luy dist à part: "Ma fille, je vous commande, sur peyne d'inobedience et d'estre dampnée, que vous n'aiez jamais à parler de ce que je vous ay faict icy, car entendez que l'extremité d'amour m'y a contrainct. Et, puisque je voy que vous ne voulez aymer, je ne vous en parleray jamais que ceste foys, vous asseurant que, si vous me voulez aymer, je vous feray elire abbesse de l'une des trois meilleures abbayes de ce royaulme." Mais elle lui respondit qu'elle aymoit mieulx mourir en chartre perpetuelle, que d'avoir jamais autre amy que Celluy qui estoit mort pour elle en la croix, avecq lequel elle aymoit mieulx souffrir tous les maulx que le monde pourroit donner, que contre luy avoir tous les biens; et qu'il n'eust plus à luy parler de ces propos, ou elle le diroit à la mere abbesse, mais que en se taisant elle s'en tairoit. Ainsy s'en alla ce mauvais pasteur, lequel, pour se monstrer tout aultre qu'il n'estoit, et pour encores avoir le plaisir de regarder celle qu'il aymoit, se retourna vers l'abbesse, luy disant: "Ma mere, je vous prie, faictes chanter à toutes vos filles ung Salve Regina, en l'honneur de ceste vierge où j'ay mon esperance." Ce qui fut faict: durant lequel ce regnard ne feit que pleurer, non d'autre devotion que de regret qu'il avoit de n'estre venu au dessus de la sienne. Et toutes les religieuses, pensans que ce fust d'amour à la vierge Marie, l'estimoient ung sainct homme. Seur Marie, qui congnoissoit sa malice, prioit en son cueur de confondre celluy qui desprisoit tant la virginité.

Ainsy s'en alla cest ypocrite à Sainct-Martin; auquel lieu ce meschant feu, qu'il avoit en son cueur, ne cessa de brusler jour et nuict et de chercher toutes les inventions possibles pour venir à ses fins. Et, pour ce que sur toutes choses il craingnoit l'abbesse, qui estoit femme vertueuse, il pensa le moyen de l'oster de ce monastere. S'en alla vers Madame de Vendosme, pour l'heure demeurant à La Fere, où elle avoit ediffié et fondé ung couvent de sainct Benoist, nommé le Mont d'Olivet. Et, comme celluy qui estoit le souverain reformateur, luy donna à entendre que l'abbesse du dict Mont d'Olivet n'estoit pas assez suffisante pour gouverner une telle communauté, la bonne dame le pria de luy en donner une autre, qui fust digne de cest office. Et luy, qui ne demandoit autre chose, luy conseilla de prendre l'abbesse de Gif pour la plus suffisante qui fust en France. Madame de Vendosme incontinant l'envoya querir, et lui donna la charge de son monastere du Mont d'Olivet. Le prieur de Sainct-Martin, qui avoit en sa main les voix de toute la religion, feit elire à Gif une abbesse à sa devotion. Et, après ceste eslection, il s'en alla au dict-lieu de Gif essayer encores une autre fois si, par priere ou par doulceur, il pourroit gaingner seur Marie Heroet. Et, voyant qu'il n'y avoit nul ordre, retourna, desespéré, à son prieuré de Sainct-Martin: auquel lieu, pour venir à sa fin et pour se venger de celle qui lui estoit trop cruelle, de paour que son affaire fust esventée, feit desrober secretement les relicques du dict prieuré de Gif, de nuict; et meit à sus au confesseur de leans, fort viel et homme de bien, que c'estoit luy qui les avoit desrobées; et, pour ceste cause, le meit en prison à Sainct-Martin. Et, durant qu'il le tenoit prisonnier suscita deux tesmoings, lesquels ignoramment signerent ce que monsieur de Sainct-Martin leur commanda: c'estoit qu'ilz avoient veu dedans ung jardin le dict confesseur avecq seur Marie en acte villain et deshonneste; ce qu'il voulut faire advouer au viel religieux. Toutesfois, luy, qui sçavoit toutes les faultes de son prieur, le supplia l'envoier en chappitre, et que là devant tous les religieux il diroit la verité de tout ce qu'il en sçavoit. Le prieur, craingnant que la justiffication du confesseur fust sa condemnation, ne voulut poinct enteriner cette requeste. Mais, le trouvant ferme en son propos, le traicta si mal en prison, que les ungs dient qu'il y mourut, et les autres, qu'il le contraingnit de laisser son habit, et de s'en aller hors du royaulme de France; quoy qu'il en soit, jamais depuis on ne le veit.

Quant le prieur estima avoir une telle prise sur seur Marie, s'en alla en la religion où l'abbesse, faicte à sa poste, ne le contredisoit en riens; et là commencea de vouloir user de son auctorité de visiteur, et feit venir toutes les religieuses, l'une après l'autre, en une chambre pour les oyr en forme de visitation. Et, quant ce fut au ranc de seur Marie qui avoit perdu sa bonne tante, il commencea à luy dire: "Seur Marie, vous sçavez de quel crime vous estes accusée, et que la dissimullation, que vous faictes d'estre tant chaste ne vous a de rien servy, car on congnoist bien que vous estes tout le contraire." Seur Marie luy respondit, d'un visaige asseuré: "Faictes-moy venir celluy qui m'accuse, et vous verrez si devant moy il demeurera en sa mauvaise opinion." Il luy dist: "Il ne nous fault autre preuve, puis que le confesseur a esté convaincu." Seur Marie luy dist: "Je le pense si homme de bien, qu'il n'aura poinct confessé une telle mensonge; mais, quant ainsy seroit, faictes-le venir devant moi et je prouveray le contraire de son dire." Le prieur, voyant que en nulle sorte ne la povoit estonner, luy dist: "Je suis vostre pere, qui desire saulver vostre honneur: pour ceste cause, je remetcz ceste verité à vostre conscience, à laquelle je adjousteray foy. Je vous demande et vous conjure, sur peyne de peché mortel, de me dire verité, assavoir-mon si vous estiez vierge, quant vous fustes mises ceans." Elle luy respondit: "Mon pere, l'aage de cinq ans que j'avois doibt estre seul tesmoing de ma virginité. - Or bien doncques, ma fille, dist le prieur, depuis cest temps-là avez-vous poinct perdu ceste fleur?" Elle lui jura que non, et que jamais ny avoit trové empeschement que de luy. A quoy il dist qu'il ne le povoit croire, et que la chose gisoit en preuve: "Quelle preuve, dist-elle, vous en plaist-il faire? - Comme je faictz aux autres, dist le prieur; car, ainsy que je suis visiteur des ames, aussy suis-je visiteur des corps. Voz abbesses et prieures ont passé par mes mains; vous ne devez craindre que je visite vostre virginité; parquoy, gectez-vous sur le lict, et mectez le devant de vostre habillement sur vostre visaige." Seur Marie luy respondit, par collere: "Vous m'avez tant tenu de propos de la folle amour que vous me portez, que j'estime plustost que vous me voulez oster ma virginité, que de la visiter: parquoy entendez que jamais je ne m'y consentiray." Alors, il luy dist qu'elle estoit excommuniée de refuser l'obedience de saincte religion, et que si elle ne s'y consentoit, qu'il la deshonoreroit en plain chappitre, et diroit le mal qu'il sçavoit d'entre elle et le confesseur. Mais, elle, d'un visaige sans paour, luy respondit: "Celluy qui congnoist le cœur de ses serviteurs m'en rendra autant d'honneur devant luy, que vous me sçauriez faire de honte devant les hommes. Parquoy, puisque vostre malice en est jusques là, j'ayme mieulx qu'elle paracheve sa cruaulté envers moy, que le desir de son mauvais voulloir, car je sçay que Dieu est juste juge." A l'heure, il s'en alla assembler tout le chappitre et feit venir devant luy à genoulx seur Marie, à laquelle il dist par ung merveilleux despit: "Seur Marie, il me desplaist que les bonnes admonitions que je vous ay données ont esté inutilles en vostre endroict, et que vous estes tumbée en tel inconvenient, que je suis contrainct de vous imposer penitence contre ma coustume: c'est que, ayant examiné vostre confesseur sur aucuns crimes à luy imposez, m'a confessé avoir abbusé de vostre personne ou lieu où les tesmoins disent l'avoir veu. Parquoy, ainsy que je vous avois elevée en estat honorable et maistresse des novices, je ordonne que vous soyez mise non seullement la derniere de toutes, mais mengeant à terre, devant toutes les seurs, pain et eaue, jusques ad ce que l'on congnoisse vostre contrition suffisante d'avoir grace." Seur Marie, estant advertye par une de ses compaignes qui entendoit toute son affaire, que, si elle respondoit chose qui despleust au prieur, il la mectroit in pace, c'est-à-dire en chartre perpetuelle, endura ceste sentence, levant les oeilz au ciel, priant Celluy qui a esté sa resistence contre le peché, vouloir estre sa patience contre sa tribulation. Encores defendit le prieur de Sainct-Martin, que quant sa mere ou ses parens viendroient, que l'on ne la souffrist de trois ans parler à eulx, ni escripre, sinon lectres faictes en communauté.

Ainsy s'en alla ce malheureux homme, sans plus y revenir; et fut ceste pauvre fille long temps en la tribulation que vous avez ouye. Mais sa mere, qui sur tous ses enffans l'aymoit, voyant qu'elle n'avoit plus de nouvelles d'elle, s'en esmerveilla fort, et dist à ung sien fils, saige et honneste gentil homme, qu'elle pensoit que sa fille estoit morte, mais que les religieuses, pour avoir la pension annuelle, luy dissimulloient; le priant en quelque façon que ce fust, de trouver moien de voir sa dicte seur. Incontinant il s'en alla à la religion, en laquelle on lui feit les excuses accoustumées: c'est qu'il y avoit trois ans que sa seur ne bougeoit du lict. Dont il ne se tint pas contant; et leur jura que, s'il ne la voyoit, il passeroit par-dessus les murailles et forceroit le monastere. De quoy elles eurent si grande paour, qu'elles lui admenerent sa seur à la grille, laquelle l'abbesse tenoit de si près, qu'elle ne povoit dire à son frère chose qu'elle n'entendist. Mais, elle, qui estoit saige, avoit mis par escript tout ce qui est icy dessus, avecq mille autres inventions que le dict prieur avoit trouvées pour la decepvoir, que je laisse à compter pour la longueur. Si ne veulx-je oblier à dire que, durant que sa tante estoit abbesse, pensant qu'il fust refusé par sa laideur, feit tenter seur Marie par ung beau et jeune religieux, esperant que, si par amour elle obeissoit à ce religieux, après il la pourroit avoir par craincte. Mais, dans ung jardin, où le dict jeune religieux luy tint propos avecq gestes si deshonnestes que j'aurois honte de les rememorer, la pauvre-fille courut à l'abbesse qui parloit au prieur, criant: "Ma mere, ce sont diables en lieu de religieux ceux qui nous viennent visiter!" Et, à l'heure, le prieur, qui eut grande paour d'estre descouvert, commencea à dire en riant: "Sans faulte, ma mere, seur Marie a raison!" Et, en prenant seur Marie par la main, luy dist devant l'abbesse: "J'avois entendu que seur Marie parloit fort bien et avoit le langaige si à main, que on l'estimoit mondaine; et, pour ceste occasion, je me suis contrainct contre mon naturel luy tenir tous les propos que les hommes mondains tiennent aux femmes, ainsi que j'ay trouvé par escript, car d'experience j'en suis ignorant, comme le jour que je fuz né; et, en pensant que ma vieillesse et laideur luy faisoient tenir propos si vertueux, j'ay commandé à mon jeune religieux de luy en tenir semblables, à quoy vous voyez qu'elle a vertueusement resisté. Dont je l'estime si saige et vertueuse, que je veulx que doresnavant elle soit la premiere après vous et maistresse des novices, afin que son bon vouloir croisse tousjours de plus en plus en vertu."

Cest acte icy et plusieurs autres feit ce bon religieux, durant trois ans qu'il fut amoureux de la religieuse. Laquelle, comme j'ay dict, bailla par la grille à son frere tout le discours de sa piteuse histoire. Ce que le frere porta à sa mere; laquelle, toute desesperée, vint à Paris, où elle trouva la Royne de Navarre, seur unicque du Roy, à qui elle monstra ce piteux discours, en luy disant: "Madame, fiez-vous une autre fois en vos ypocrites! Je pensoys avoir mis ma fille aux faulxbours et chemyn de paradis, et je l'ay mise en celluy d'enfer, entre les mains des pires diables qui y puissent estre; car les diables ne nous tentent, s'il ne nous plaist, et ceulx-cy nous veullent avoir par force, où l'amour default." La Royne de Navarre fut en grande peyne; car entierement elle se confioit en ce prieur de Sainct-Martin, à qui elle avoit baillé la charge des abbesses de Montivilliers et de Cahen, ses belles sœurs. D'autre costé, le crime si grand luy donna telle horreur et envye de venger l'innocence de ceste pauvre fille, qu'elle communiqua, au chancelier du Roy, pour lors legat en France, de l'affaire. Et fut envoyé querir le prieur de Sainct-Martin, lequel ne trova nulle excuse, sinon qu'il avoit soixante-dix ans; et, parlant à la Royne de Navarre, la pria, sur tous les plaisirs qu'elle luy vouldroit jamais faire, et pour recompense de tous ses services et de tous ceulx qu'il avoit desir de luy faire, qu'il luy pleust de faire cesser ce procès, et qu'il confesseroit que seur Marie Heroet estoit une perle d'honneur et de virginité. La Royne de Navarre, oyant cela, fut tant esmerveillée, qu'elle ne sceut que luy respondre, mais le laissa là, et le pauvre homme, tout confus, se retira en son monastere, où il ne voulut plus estre veu de personne, et ne vesquit que ung an après. Et seur Marie Heroet, estimée comme elle debvoit par les vertuz que Dieu avoit mises en elle, fut ostée de l'abbaye de Gif, où elle avoit eu tant de mal, et faicte abbesse par le don du Roy, de l'abbaye de Giy, près de Montargis, laquelle elle reforma et vesquit comme celle qui estoit plaine de l'esperit de Dieu, le louant toute sa vie de ce qu'il luy avoit pleu luy redonner son honneur et son repos.

"Voylà, mes dames, une histoire qui est bien pour monstrer ce que dict l'Evangile: Que Dieu par les choses foybles confond les fortes, et, par les inutilles aux oeilz des hommes, la gloire de ceulx qui cuydent estre quelque chose et ne sont rien. Et pensez, mes dames, que, sans la grace de Dieu, il n'y a homme où l'on doibve croire nul bien, ne si forte tentation dont avecq luy l'on n'emporte victoire, comme vous povez veoir par la confusion de celluy qu'on estimoit juste et par l'exaltation de celle qu'il voulloit faire trouver pecheresse et meschante. En cela est verisfié le dire de Nostre Seigneur: Qui se exaltera sera humilié, et qui se humilliera sera exalté. - Hélas! ce dist Oisille, hé! que ce prieur-là a trompé de gens de bien! Car j'ay veu qu'on se fyoit en luy plus que en Dieu. - Ce ne seroit pas moy, dist Nomerfide; car j'ay une si grande horreur quant je voy ung religieux, que seullement je ne m'y sçaurois confesser, estimant qu'ils sont pires que tous les aultres hommes, et ne hantent jamais maison qu'ilz n'y laissent quelque honte ou quelque zizanie. - Il y en a de bons, dist Oisille, et ne fault pas que pour les mauvais ilz soient jugez; mais les meilleurs, ce sont ceulx qui moins hantent les maisons seculieres et les femmes. - Vous dictes vray, dist Ennasuitte, car moins on les voyst, moins on les congnoist, et plus on les estime, pource que la frequentation les monstre telz qu'ilz sont. - Or, laissons le moustier là où il est, dist Nomerfide, et voyons à qui Geburon donnera sa voix." Geburon, pour reparer sa faute, si faute estoit d'avoir dechifré la malheureuse et abominable vie d'un mechant religieux, afin de se garder de l'ypocrisie de ses semblables, ayant telle estime de madame Oisille, qu'on doit avoir d'une dame sage et non moins sobre à dire le mal, que prompte à exalter et publier le bien qu'elle congnoissoit en autruy, luy donna sa voix: "Ce sera, dist-il, à madame Oisille, afin qu'elle dye quelque chose en faveur de saincte religion. - Nous avons tant juré, dist Oisille, de dire la verité, que je ne sçaurois soustenir ceste partye. Et, aussy, en faisant vostre compte, vous m'avez remys en memoire une si piteuse histoire, que je suis contraincte de la dire, pource que je suys voisine du païs où de mon temps elle est advenue; et afin, mes dames, que l'ypocrisye de ceulx qui s'estiment plus religieux que les autres, ne vous enchante l'entendement, de sorte que vostre foy, divertye de son droict chemin, estime trouver salut en quelque autre creature que en Celluy seul qui n'a voulu avoir compaignon à nostre creation et redemption, lequel est tout puissant pour nous saulver en la vie eternelle, et, en ceste temporelle, nous consoler et delivrer de toutes noz tribulations, congnoissant que souvent l'ange Sathan se transforme en ange de lumiere, afin que l'oeil exterieur, aveuglé par l'apparence de saincteté et devotion, ne s'arreste ad ce qu'il doibt fuir, il m'a semblé bon la vous racompter, pource qu'elle est advenue de mon temps."


Vingt troisiesme nouvelle

La trop grande reverence qu'un gentil homme de Perigord portoit à l'ordre de sainct Françoys, fut cause que luy, sa femme et son petit enfant moururent miserablement.

Au pays de Perigort, il y avoit ung gentil homme qui avoit telle devotion à sainct François, qu'il luy sembloit que tous ceulx qui portoient son habit devoient estre semblables au bon sainct: pour l'honneur duquel il avoit faict faire en sa maison chambre et garderobe pour loger les dicts freres, par le conseil desquelz il conduisoit tous ses affaires, voire jusques aux moindres de son mesnage, s'estimant chemyner seurement en suyvant leur bon conseil. Or, advint, ung jour, que la femme dudict gentil homme, qui estoit belle et non moins saige et vertueuse, avoit faict ung beau filz dont l'amityé que le mary luy portoit augmenta doublement. Et, pour festoyer la commere, envoya querir ung sien beau frere. Et, ainsy que l'heure de soupper approchoit, arriva ung Cordelier, duquel je celeray le nom pour l'honneur de la religion. Le gentil homme fut fort aise, quand il veit son pere spirituel, devant lequel il ne cachoit nul secret. Et, après plusieurs propos tenuz entre sa femme, son beau frere et luy, se meirent à table pour soupper. Durant lequel, ce gentil homme, regardant sa femme, qui avoit assez de beaulté et de bonne grace pour estre desirée d'un mary, commencea à demander tout hault une question au beau pere: "Mon pere, est-il vray que ung homme peche mortellement de coucher avecq sa femme pendant qu'elle est en couche?" Le beau pere, qui avoit la contenance et la parolle toute contraire à son cueur, luy respondit avecq ung visaige collere: "Sans faulte, monsieur, je pense que ce soit ung des grandz pechez qui se facent en mariage, et ne fusse que l'exemple de la benoiste vierge Marie, qui ne voulut entrer au temple jusques après les jours de sa puriffication, combien qu'elle n'en eut nul besoing, si ne debvriez-vous jamais faillir à vous abstenir d'un petit plaisir, veu que la bonne vierge Marie se abstenoit, pour obeyr à la loy, d'aller au temple où estoit toute sa consolation. Et, oultre cella, messieurs les docteurs en medecine dient qu'il y a grand dangier pour la lignée qui en peult venir." Quant le gentil homme entendit ces parolles il en fut bien marry, car il esperoit bien que son beau pere luy bailleroit congé, mais il n'en parla plus avant. Le beau pere, durant ces propos, après avoir plus beu qu'il n'estoit besoing, regardant la damoiselle, pensa bien en luy-mesmes que, s'il en estoit le mary, il ne demanderoit poinct conseil au beau pere de coucher avecq sa femme. Et, ainsy que le feu peu à peu s'allume tellement qu'il vient à embraser toute la maison, or, pour ce, le frater commencea de brusler par telle concupiscence, que soubdainement delibera de venir à fin du desir, que, plus de trois ans durant, avoit porté couvert en son cueur.

Et, après que les tables furent levées, print le gentil homme par la main, et, le menant auprès du lict de sa femme, luy dist devant elle: "Monsieur, pour ce que je congnois la bonne amour qui est entre vous et ma damoiselle que voicy, laquelle, avecq la grande jeunesse qui est en vous, vous tourmente si fort, que sans faulte j'en ay grande compassion, j'ay pensé de vous dire ung secret de nostre saincte theologie: c'est que la loy, qui pour les abuz des mariz indiscretz est si rigoureuse qu'elle ne veult permectre que ceulx qui sont de bonne conscience, comme vous, soient frustrez de l'intelligence. Parquoy, Monsieur, si je vous ay dict devant les gens l'ordonnance de la severité de la loy, à vous qui estes homme saige, n'en doibz celler la doulceur. Sachez, mon filz, qu'il y a femmes et femmes, comme aussy hommes et hommes. Premierement, nous fault sçavoir de Madame que voicy, veu qu'il y a trois sepmaines qu'elle est accouchée, si elle est hors du flux du sang?" A quoy respondit la damoiselle, qu'elle estoit toute necte. "Adoncques, dist le Cordelier, mon filz, je vous donne congé d'y coucher, sans en avoir scrupule, mais que vous me promectez deux choses." Ce que le gentil homme feit voluntiers. "La premiere, dist le beau pere, c'est que vous n'en parlerez à nulluy, mais y viendrez secretement; l'autre, que vous n'y viendrez qu'il ne soit deux heures après minuyct, à fin que la digestion de la bonne dame ne soit empeschée par voz follyes." Ce que le gentil homme luy promist et jura par telz sermens, que celluy, qui le congnoissoit plus sot que menteur, en fut tout asseuré. Et, après plusieurs propos, se retira le beau pere en sa chambre, leur donnant la bonne nuict avecq une grande benediction. Mais, en se retirant, print le gentil homme par la main, luy disant: "Sans faulte, Monsieur, vous viendrez et ne ferez plus veiller la pauvre commere." Le gentil homme, en la baisant, luy dist: "M'amye, laissez-moy la porte de vostre chambre ouverte." Ce que entendit très bien le beau pere. Ainsy se retirerent chacun en sa chambre. Mais, si tost que le pere fut retiré, ne pensa pas à dormir ne reposer; car, incontinant qu'il n'ouyt plus nul bruict en la maison, environ l'heure qu'il avoit accoustumé d'aller à matines, s'en vat le plus doulcement qu'il peut droict en la chambre, et, là, trouvant la porte ouverte de la chambre où le maistre estoit actendu, vat finement estaindre la chandelle, et, le plus tost qu'il peut, se coucha auprès d'elle, sans jamais luy dire ung seul mot. La damoiselle, cuydant que ce fust son mary, luy dit: "Comment, mon amy! Vous avez très mal retenu la promesse que feistes hier au soir à nostre confesseur, de ne venir icy jusques à deux heures!" Le Cordelier, plus actentif à l'heure à la vie active que à la vie contemplative, avecq la craincte qu'il avoit d'estre congneu, pensa plus à satisfaire au meschant desir dont dès long temps avoit eu le cueur empoisonné, que à luy faire nulle response, dont la dame fut fort estonnée. Et, quant le Cordelier veid approcher l'heure que le mary devoit venir, se leva d'auprès de la damoiselle, et, le plus tost qu'il peust, retourna en sa chambre.

Et, tout ainsy que la fureur de la concupiscence luy avoit osté le dormir, au commencement la craincte, qui tousjours suict la meschancete, ne luy permist de trouver aucun repos, mais s'en alla au portier de la maison et luy dict: "Mon amy, Monsieur m'a commandé de m'en aller incontinant en nostre couvent faire quelques prieres où il a devotion; parquoy, mon amy, je vous prie, baillez moy ma monture, et m'ouvrez la porte, sans que personne en entende rien, car l'affaire est necessaire et secret." Le portier, qui sçavoit bien que obeyr au Cordelier estoit service agreable à son seigneur, luy ouvrit secretement la porte et le mist dehors. En cest instant s'esveilla le gentil homme, lequel, voyant approcher l'heure qui luy estoit donnée du beau pere, pour aller veoir sa femme, se leva en sa robbe de nuyct, et s'en alla coucher vistement, où, par l'ordonnance de Dieu, sans congé d'homme, il povoit aller. Et quant sa femme l'ouyt parler auprès d'elle, s'en esmerveilla si fort, qu'elle luy dist, ignorant ce qui estoit passé: "Comment, Monsieur! Est-ce la promesse que vous avez faicte au beau pere de garder si bien vostre santé et la myenne, de ce que non seulement vous estes venu icy avant l'heure, mais encores y retournez? Je vous supplie, Monsieur, pensez-y." Le gentil homme fut si troublé d'oyr ceste nouvelle, qu'il ne peut dissimuller son ennuy, et luy dist: "Quels propos me tenez-vous? Je sçay, pour verité, qu'il y a trois sepmaines que je ne couchay avecq vous, et vous me reprenez d'y venir trop souvent! Si ces propos continuoient, vous me feriez penser que ma compaignye vous fasche et me contraindriez, contre ma coustume et voulloir, de chercher ailleurs le plaisir que selon Dieu je doibz prendre avecq vous." La damoiselle, qui pensoit qu'il se mocquast, luy respondit: "Je vous supplie, Monsieur, en cuydant me tromper, ne vous trompez poinct, car, nonobstant que vous n'ayez parlé à moy, quant vous y estes venu, si ay-je bien congneu que vous y estiez." A l'heure le gentil homme congneut que eulx deux estoient trompez, et luy feyt grand jurement qu'il n'y estoit poinct venu. Dont la dame print telle tristesse, que avecq pleurs et larmes elle luy dist qu'il fist dilligence de sçavoir qui ce povoit estre, car en leur maison ne couchoit que le frere et le Cordelier. Incontinant le gentil homme, poulsé de soupson au Cordelier, s'en alla hastivement en la chambre où il pensoit le trouver, laquelle il trouva vuyde. Et, pour estre mieulx asseuré s'il s'en estoit fuy, envoya querir l'homme qui gardoit sa porte et luy demanda s'il sçavoit qu'estoit devenu le Cordelier; lequel luy compta toute la verité. Le gentil homme, de ceste meschanceté certain, retourna en la chambre de sa femme, et luy dist: "Pour certain, m'amye, cellui qui a couché avecq vous et a faict de tant belles œuvres est nostre pere confesseur!" La damoiselle, qui toute sa vye avoit aymé son honneur, entra en ung tel desespoir, que, oblyant toute humanité et nature de femme, le supplia à genoux la venger de ceste grande injure. Parquoy, soubdain, sans autre delay, le gentil homme monta à cheval et poursuivit le Cordelier.

La damoyselle demeura seulle en son lict, n'ayant auprès d'elle conseil ne consolation, que son petit enfant de nouveau né. Considerant le cas horrible et merveilleux qui luy estoit advenu, sans excuser son ignorance, se reputa comme coulpable et la plus malheureuse du monde. Et alors, elle, qui n'avoit jamais aprins des Cordeliers, sinon la confiance des bonnes œuvres, la satisfaction de pechez par austerité de vie, jeusnes et disciplines, qui du tout ignoroit la grace donnée par nostre bon Dieu par le merite de son Filz, la remission des pechez par son sang, la reconsiliation du pere avecq nouz par sa mort, la vie donnée aux pecheurs par sa seulle bonté et misericorde, se trouva si troublée, en l'assault de ce desespoir fondé sur l'enormité et gravité du peché, sur l'amour du mary et l'honneur du lynaige, qu'elle estima la mort trop plus heureuse que sa vie. Et, vaincue de sa tristesse, tumba en tel desespoir, qu'elle fut non seullement divertye de l'espoir que tout chrestien doibt avoir en Dieu, mais fut du tout allienée du sens commung, obliant sa propre nature. Allors, vaincue de la douleur, poulsée du desespoir, hors de la congnoissance de Dieu et de soy-mesmes, comme femme enragée et furieuse, print une corde de son lict et de ses propres mains s'estrangla. Et, qui pis est, estant en l'agonye de ceste cruelle mort, le corps qui combatoit contre icelle se remua de telle sorte, qu'elle donna du pied sur le visaige de son petit enfant, duquel l'innocence ne le peut garentir qu'il ne suyvist par mort sa doloreuse et dolente mere. Mais, en mourant, feit ung tel cry, que une femme, qui couchoit en la chambre, se leva en grand haste pour allumer la chandelle. Et, à l'heure, voyant sa maistresse pendue et estranglée à la corde du lict, l'enfant estouffé et mort dessoubz son pied, s'en courut toute effrayée en la chambre du frere de sa maistresse, lequel elle amena pour veoir ce piteux spectacle.

Le frere, ayant mené tel deuil que doibt et peut mener ung qui aymoit sa seur de tout son cueur, demanda à la chamberiere qui avoit commis ung tel crime. La chamberiere luy dist qu'elle ne sçavoit, et que autre que son maistre n'estoit entré en la chambre, lequel, n'y avoit gueres, en estoit party. Le frere, allant en la chambre du gentil homme et ne le trouvant poinct, creut asseurement qu'il avoit commis le cas, et print son cheval sans aultrement s'en enquerir, courut après luy, et l'attaingnit en ung chemyn là où il retournoit de poursuivre son Cordelier, bien doulent de ne l'avoir attrappé. Incontinant que le frere de la damoiselle veit son beau frere, commencea à luy crier: "Meschant et lasche, defendez-vous, car aujourd'huy j'espere que Dieu me vengera de vous par ceste espée!" Le gentil homme, qui se vouloi excuser, veit l'espée de son beau frere si près de luy, qu'il avoit plus de besoing de se defendre que de s'enquerir de la cause de leur debat. Et lors se donnerent tant de coups et à l'un et à l'autre, que le sang perdu et la lasseté les contraingnit de se seoir à terre, l'un d'un costé et l'autre de l'autre. Et, en reprenant leur allayne, le gentil homme luy demanda: "Quelle occasion, mon frere, a converty la grande amityé que nous nous sommes tousjours portez; en si cruelle bataille?" Le beau frere luy respondit: "Mais quelle occasion vous a meu de faire mourir ma seur, la plus femme de bien qui oncques fut? Et encores si meschamment, que, soubz couleur de vouloir coucher avecq elle, l'avez pendue et estranglée à la corde de vostre lict?" Le gentil homme, entendant ceste parolle, plus mort que vif, vint à son frere, et, l'embrassant, luy dist: "Est-il bien possible que vous ayez trouvé vostre seur en l'estat que vous dictes?" Et quant le frere l'en asseura: "Je vous prie, mon frere, dist le gentil homme, que vous oyez la cause pour laquelle je me suis party de la maison." Et, à l'heure, il lui feit le compte du meschant Cordelier. Dont le frere fut fort estonné, et encores plus marry que contre raison il l'avoit assailly. Et, en luy demandant pardon, luy dist: "Je vous ay faict tort, pardonnez-moy!" Le gentil homme luy respond: "Si je vous ay faict tort, j'en ay ma pugnicion, car je suis si blessé, que je n'espere jamais en eschapper." Le beau frere essaya de le remonter à cheval le mieulx qu'il put et le ramena en sa maison, où le lendemain il trespassa, et dist et confessa, devant tous les parens du dict gentil homme,que luy-mesmes estoit cause de sa mort; dont pour satisfaire à la justice, fut conseillé le beau frere d'aller demander sa grace au roy Françoys, premier de ce nom. Parquoy, après avoir faict enterrer honorablement mary, femme et enfant, s'en alla le jour du sainct vendredy pourchasser sa remission à la court. Et la rapporta maistre Françoys Olivier, lequel l'obtint pour le pauvre beau frere, estant icelluy Olivier chancelier d'Alençon, et depuis, par ses vertuz, esleu du roy pour chancellier de France.

"Mes dames, je croys que, après avoir entendu ceste histoire très veritable, il n'y a aucunes de vous qui ne pense deux fois à loger telz pelerins en sa maison; et sçavez qu'il n'y a plus dangereux venyn que celluy qui est dissimullé. - Pensez, dist Hircan, que ce mary estoit ung bon sot, d'aller mener ung tel gallant soupper auprès d'une si belle et honneste femme. - J'ay veu le temps, dist Geburon, que en nostre pays il n'y avoit maison où il n'y eust chambre dediée pour les beaux peres; mais maintenant ilz sont tant congneuz, qu'on les crainct plus que advanturiers. - Il me semble, dist Parlamente, que une femme estant dans le lict, si ce n'est pour luy administrer les sacremens de l'église, ne doibt jamais faire entrer prebstre en sa chambre; et quant je les y appelleray, on me pourra bien juger en danger de mort. - Si tout le monde estoit ainsy que vous austere, dit Ennasuitte, les pauvres prebstres seroient pis que excommuniez, d'estre separez de la veue des femmes. - N'en ayez poinct de paour, dist Saffredent, car ilz n'en auront jamais faulte. - Comment! dist Simontault; ce sont ceulx qui par mariage nous lyent aux femmes et qui essayent par leur meschanceté à nous en deslier et faire rompre le serment qu'ilz nous ont faict faire! - C'est grande pitié, dist Oisille, que ceulx qui ont l'administration des sacremens en jouent ainsy à la pelotte: on les debvroit brusler tout en vye. - Vous feriez mieulx de les honorer que de les blasmer, dist Saffredent, et de les flatter que de les injurier; car ce sont ceulx qui ont puissance de brusler et deshonorer les autres: parquoy, sinite eos; et sçachons qui aura la voix d'Oisille." La compaignie trouva l'oppinion de Saffredent très bonne, et, laissant là les prebstres, pour changer de propos, pria madame Oisille de donner sa voix à quelqu'un. "Je la donne, dist-elle, à Dagoucin, car je le voys entrer en contemplation telle, qu'il me semble preparé à dire quelque bonne chose. - Puis que je ne puis ne n'ose, respondit Dagoucin, dire ce que je pense, à tout le moins parleray-je d'un à qui telle cruaulté porta nuysance et puis proffict. Combien que Amour fort et puissant s'estime tant qu'il veult aller tout nud, et luy est chose très ennuyeuse et à la fin importable d'estre couvert, si est-ce, mes dames, que bien souvent ceulx qui, pour obeyr à son conseil, se advanceans trop de le descouvrir, s'en trouvent mauvais marchans: comme il advint à ung gentil homme de Castille, duquel vous orrez l'histoire."


Vingt quatriesme nouvelle

Elisor, pour s'estre trop advancé de decouvrir son amour à la Royne de Castille, fut si cruellement traité d'elle, en l'esprouvant, qu'elle luy apporta nuysance, puis profit.

En la maison du Roy et Royne de Castille, desquels les noms ne seront dictz, y avoit ung gentil homme si parfaict en toutes beaultez et bonnes conditions, qu'il ne trouvoit poinct son pareil en toutes les Espaignes. Chacun avoit ses vertuz en admiration, mais encores plus son estrangeté, car l'on ne congneut jamais qu'il aymast ne servit aucune dame. Et si en avoit en la court en très grand nombre qui estoient dignes de faire brusler la glace, mais il n'y en eut poinct qui eust puissance de prendre ce gentil homme, lequel avoit nom Elisor.

La Royne, qui estoit femme de grande vertu, mais non du tout exempte de la flambe laquelle moins est congneue et plus brusle, regardant ce gentil homme qui ne servoit nulles de ses femmes, s'en esmerveilla; et, ung jour, luy demanda s'il estoit possible qu'il aymast aussy peu qu'il en faisoit le semblant. Il luy respondit que, si elle voyoit son cueur comme sa contenance, elle ne luy feroit poinct ceste question. Elle, desirant sçavoir ce qu'il voulloit dire, le pressa si fort, qu'il confessa qu'il aymoit une dame qu'il pensoit estre la plus vertueuse de toute la chrestienté. Elle feit tous ses effortz, par prieres et commandemens, de vouloir sçavoir qui elle estoit, mais il ne fut poinct possible: dont elle feit semblant d'estre fort courroucée contre luy, et jura qu'elle ne parleroit jamais à luy, s'il ne luy nommoit celle qu'il aymoit tant; dont il fut si fort ennuyé, qu'il fut contrainct de luy dire qu'il aymeroit autant mourir que s'il falloit qu'il luy confessast. Mays, voyant qu'il perdoit sa veue et bonne grace, par faulte de dire une verité tant honneste, qu'elle ne debvoit estre mal prinse de personne, luy dist avecq grande craincte: "Ma dame, je n'ay la force, puissance ne hardiesse de le vous dire, mais la premiere fois que vous irez à la chasse, je vous la feray veoir; et suis seur que vous jugerez que c'est la plus belle et parfaicte dame du monde." Ceste response fut cause que la Royne alla plus tost à la chasse qu'elle n'eust faict. Elisor, qui en fut adverty, s'appresta pour l'aller servir, comme il avoit accoustumé; et feit faire un grand mirouer d'acier en façon de hallecret, et, le mectant devant son estomac, le couvrit très bien d'ung grand manteau de frise noire qui estoit tout bordé de canetille et d'or frisé bien richement. Il estoit monté sur ung cheval maureau, fort bien enarnaché de tout ce qui estoit necessaire au cheval; et, quelque metal qu'il y eust, estoit tout d'or, esmaillé de noir, à ouvraige de Moresque. Son chappeau estoit de soye noire, auquel estoit attachée une riche enseigne, où y avoit pour devise ung Amour, couvert par force, tout enrichi de pierrerie; l'espée et le poignart n'estoient moins beaulx et bien faictz, ne de moins bonnes devises. Bref, il estoit fort bien en ordre et encores plus adroict à cheval; et le sçavoit si bien mener, que tous ceulx qui le voyoient laissoient le passetemps de la chasse pour regarder les cources et les saulx que faisoit faire Elisor à son cheval. Après avoir conduict la Royne jusques au lieu où estoient les thoilles, en telles courses et grandz saulx comme je vous ay dict, commencea à descendre de son gentil cheval, et vint pour prendre la Royne et la descendre de dessus sa hacquenée. Et, ainsy qu'elle luy tendoit les bras, il ouvrit son manteau de devant son estomac, et la prenant entre les siens, luy monstrant son hallecret de mirouer, luy dist: "Ma dame, je vous supplie regarder icy!" Et, sans actendre responce, la mist doulcement à terre. La chasse finée, la Royne retourna au chasteau, sans parler à Elisor; mais, après soupper, elle l'appella, luy disant qu'il estoit le plus grand menteur qu'elle avoit jamais veu, car il luy avoit promis de luy monstrer à la chasse celle qu'il aymoit le plus, ce qu'il n'avoit faict: parquoy, elle avoit deliberé de jamais ne faire cas n'estime de luy. Elisor, ayant paour que la Royne n'eust entendu ce qu'il luy avoit dict, lui respondit qu'il n'avoit failly à son commandement, car il luy avoit monstré non la femme seullement, mais la chose du monde qu'il aymoit le plus. Elle, faisant la mescongneue, lui dict qu'elle n'avoit poinct entendu qu'il luy eust monstré une seulle de ses femmes. "Il est vray, ma dame, dist Elisor; mais qui vous ay-je monstré, en vous descendant de cheval? - Rien, dist la Royne, sinon ung mirouer devant vostre estomach. - En ce mirouer, Madame, dist Elisor, qu'est-ce que vous avez veu? - Je n'y ay veu que moy seulle!" respondit la Royne. Elisor luy dist: "Doncques, ma dame, pour obeyr à vostre commandement, vous ay-je tenu promesse, car il n'y a ne aura jamais aultre ymaige en mon cueur, que celle que vous avez veue au dehors de mon estomach; et ceste-là seulle veulx-je aymer, reverer et adorer, non comme femme, mais comme mon Dieu en terre, entre les mains de laquelle je mectz ma mort et ma vie; vous suppliant que ma parfaicte et grande affection, qui a esté ma vie tant que je l'ay portée couverte, ne soit ma mort en la descouvrant. Et si ne suis digne de vous regarder ny estre accepté pour serviteur, au moins souffrez que je vive, comme j'ay accoustumé, du contentement que j'ay, dont mon cueur a osé choisir pour le fondement de son amour ung si parfaict et digne lieu, duquel je ne puis avoir autre satisfaction que de sçavoir que mon amour est si grande et parfaicte, que je me doibve contanter d'aymer seullement, combien que jamais je ne puisse estre aymé. Et, s'il ne vous plaist, pour la congnoissance de ceste grande amour, m'avoir plus agreable que vous n'avez accoustumé, au moins ne m'ostez la vie, qui consiste au bien que j'ay de vous veoir comme j'ay accoustumé. Car je n'ay de vous nul bien que autant qu'il en fault pour mon extreme necessité, et, si j'en ay moins, vous avez moins de serviteurs, en perdant le meilleur et le plus affectionné que vous eustes oncques ny pourriez jamais avoir." La Royne, ou pour se monstrer autre qu'elle n'estoit, ou pour experimenter à la longue l'amour qu'il luy portoit, ou pour en aymer quelque autre qu'elle ne voulloit laisser pour luy, ou bien le reservant, quand celluy qu'elle aymoit feroit quelque faulte, pour luy bailler sa place, dist, d'un visage ne content ne courroucé: "Elisor, je ne vous diray poinct, comme ignorante l'auctorité d'amour, quelle follye vous a esmeu de prendre une si grande et difficile opinyon que de m'aymer, car je sçay que le cueur de l'homme est si peu à son commandement, qu'il ne le faict pas aymer et hayr où il veult; mais, pource que vous avez si bien couvert vostre oppinion, je desire de sçavoir combien il y a que vous l'avez prinse?" Elisor, regardant son visaige tant beau, et voyant qu'elle s'enqueroit de sa malladye, espera qu'elle y voulloit donner quelque remede. Mais, voyant sa contenance si grave et si saige qui l'interrogeoit, d'autre part tumboit en une craincte, pensant estre devant le juge dont il doubtoit sentence estre contre luy donnée. Si est-ce qu'il luy jura que cest amour print racine à son cueur dès le temps de sa grande jeunesse, mais qu'il n'en avoit senty nulle peyne, sinon depuis sept ans; non peyne, à dire vray, mais une malladye, donnant tel contantement que la guarison estoit la mort. "Puis qu'ainsy est, dist la Royne, que vous avez desja experimenté une si longue fermeté, je ne doibtz estre moins legiere à vous croire, que vous avez esté à me dire vostre affection. Parquoy, s'il est ainsy que vous me dictes, je veulx faire telle preuve de la verité que je n'en puisse jamays doubter: et, après la preuve de la peyne faicte, je vous estimeray tel envers moy, que vous mesmes jurez estre; et, vous congnoissant tel que vous dictes, vous me trouverez telle que vous desirez." Elisor la supplia de faire de luy telle preuve qu'il luy plairoit, car il n'y avoit chose si difficile, qui ne luy fust très aisée pour avoir cest honneur qu'elle peust congnoistre l'affection qu'il luy portoit, la supliant de rechef de luy commander ce qu'il luy plairoit qu'il feist. Elle luy dist: "Elisor, si vous m'aymez autant comme vous dictes, je suis seure que, pour avoir ma bonne grace, rien ne vous sera fort à faire. Parquoy, je vous commande, sur tout le desir que vous avez de l'avoir et craincte de la perdre, que, dès demain au matin, sans plus me veoir, vous partiez de ceste compaignye, et vous en alliez en lieu où vous n'orrez de moy, ne moy de vous, une seulle novelle jusques d'huy en sept ans. Vous, qui avez passé sept ans en cest amour, sçavez bien que m'aymez; mais, quant j'auray faict ceste experience sept ans durans, je sçauray à l'heure et croiray ce que vostre parolle ne me peult faire croyre ne entendre." Elisor, ayant ce cruel commandement, d'un cousté doubta qu'elle le vouloit esloingner de sa presence, et, de l'autre costé, esperant que la preuve parleroit mieulx pour luy que sa parolle, accepta son commandement et luy dist: "Si j'ay vescu sept ans sans nulle esperance, portant ce feu couvert, à ceste heure qu'il est congneu de vous, passeray ces sept ans en meilleure patience et esperance que je n'ay faict les autres. Mais, Madame, en obeissant à vostre commandement, par lequel je suis privé de tout bien que j'avois en ce monde, quelle esperance me donnez-vouz, au bout des sept ans, de me congnoistre plus fidelle et loyal serviteur?" La Royne luy dist, tirant ung anneau de son doigt: "Voylà ung anneau que je vous donne; couppons-le tous deux par la moictyé; j'en garderay la moictyé et vous, l'autre, à fin que, si le long temps avoit puissance de m'oster la memoire de vostre visaige, je vous puisse congnoistre par ceste moictié d'anneau semblable à la myenne." Le gentil homme print l'anneau et le rompit en deux, et en bailla une moictyé à la Royne et retint l'autre. Et, en prenant congé d'elle, plus mort que ceulx qui ont rendu l'ame, s'en alla le pauvre Elisor en son logis donner ordre à son partement. Ce qu'il feit en telle sorte, qu'il envoya tout son train en sa maison, et luy seul avecq ung varlet s'en alla en ung lieu si solitaire, que nul de ses parens et amys durant les sept ans n'en peurent avoir nouvelles. De la vie qu'il mena durant ce temps et de l'ennuy qu'il porta pour ceste absence, ne s'en peut rien sçavoir, mais ceulx qui ayment ne le peuvent ignorer. Au bout des sept ans, justement ainsy que la Royne alloit à la messe, vint à elle ung hermite portant une grande barbe, qui, en luy baisant la main, luy presenta une requeste qu'elle ne regarda soubdainement, combien qu'elle avoit accoustumé de tenir en sa main toutes les requestes qu'on luy presentoit, quelques pauvres que ce fussent. Ainsy qu'elle estoit à moictié de la messe, ouvrit sa requeste, dans laquelle trouva la moictié de l'anneau qu'elle avoit baillé à Elisor: dont elle fut fort esbahye et non moins joyeuse. Et, avant lire ce qui estoit dedans, commanda soubdain à son aulmosnier qu'il luy fist venir ce grand hermite qui luy avoit presenté la requeste. L'aumosnier le sercha par tous costez, mais il ne fut possible d'en sçavoir nouvelles, sinon que quelcun luy dist l'avoir veu monter à cheval; mais il ne sçavoit quel chemin il prenoit. En actendant la response de l'aumosnier, la Royne leut la requeste qu'elle trouva une estre aussi bien faicte epistre qu'il estoit possible. Et, si n'estoit le desir que j'ay de la vous faire entendre, je ne l'eusse jamais osé traduire, vous priant de penser, mes dames, que le langage castillan est sans comparaison mieulx declarant ceste passion que ung autre. Si est-ce que la substance en est telle:

Le temps m'a faict, par sa force et puissance,

Avoir d'amour parfaicte cognoissance.

Le temps après m'a esté ordonné,

Et tel travail durant ce temps donné,

Que l'incredule, par le temps, peult bien veoir

Ce que l'amour ne luy a faict sçavoir.

Le temps, lequel avoit faict amour maistre

Dedans mon cueur, l'a monstrée enfin estre

Tout tel qu'il est: parquoy, en le voyant,

Ne l'ay trouvé tel comme en le croyant.

Le temps m'a faict veoir sur quel fondement

Mon cueur vouloit aymer si fermement.

Ce fondement estoit vostre beaulté,

Soubz qui estoit couverte cruaulté.

Le temps m'a faict veoir beaulté estre rien,

Et cruaulté cause de tout mon bien,

Par quoy je fuz de la beaulté chassé,

Dont le regard j'avois tant pourchassé.

Ne voyant plus vostre beaulté tant belle,

J'ay mieulx senty vostre rigueur rebelle.

Je n'ay laissé vous obeyr pourtant,

Dont je me tiens très heureux et contant:

Veu que le temps, cause de l'amityé,

A eu de moy par sa longueur pitié,

En me faisant ung si honneste tour,

Que je n'ay eu desir de ce retour,

Fors seullement pour vous dire en ce lieu

Non ung bonjour, mais ung parfaict adieu.

Le temps m'a faict veoir amour pauvre et nud

Tout tel qu'il est et dont il est venu;

Et, par le temps, le temps j'ay regretté

Autant ou plus que l'avois soubhaicté,

Conduict d'amour qui aveugloit mes sens,

Dont rien de luy fors regret je ne sens.

Mais, en voyant cest amour decepvable,

Le temps m'a faict veoir l'amour veritable,

Que j'ai congneu en ce lieu solitaire,

Où par sept ans m'a fallu plaindre et taire,

J'ay, par le temps, congneu l'amour d'en hault

Lequel estant congneu, l'autre deffault.

Par le temps suis du tout à luy rendu,

Et par le temps de l'autre deffendu.

Mon cueur et corps luy donne en sacrifice,

Pour faire à luy, et non à vous, service.

En vous servant rien m'avez estimé,

Ce rien il a, en offensant, aymé.

Mort me donnez pour vous avoir servye:

En le fuyant, il me donne la vie.

Or, par ce temps, amour, plein de bonté,

A l'autre amour si vaincu et dompté,

Que mis à rien est retourné à vent,

Qui fut pour moy trop doulx et decepvant.

Je le vous quicte et rendz du tout entier,

N'ayant de vous ne de luy nul mestier,

Car l'autre amour parfaicte et pardurable

Me joinct à luy d'un lien immuable.

A luy m'en voys, là me veulx asservir.

Sans plus ne vous ne vostre Dieu servir.

Je prens congé de cruaulté, de peyne,

Et du torment, du desdaing, de la haine,

Du feu bruslant dont vous estes remplye

Comme en beaulté très parfaicte accomplie.

Je ne puis mieulx dire adieu à tous maulx,

A tous malheurs et douloureux travaulx,

Et à l'enfer de l'amoureuse flamme,

Qu'en ung seul mot vous dire: Adieu, madame!

Sans nul espoir, ou que soys ou soyez,

Que je vous voye ne que plus me voyez.

Ceste epistre ne fut pas leue sans grandes larmes et estonnemens, accompaignez de regretz incroiables. Car la perte qu'elle avoit faicte d'un serviteur remply d'un amour si parfaict, debvoit estre estimée si grande, que nul tresor, ny mesmes son royaulme ne luy povoient oster le tiltre d'estre la plus pauvre et miserable dame du monde, car elle avoit perdu ce que tous les biens du monde ne povoient recouvrer. Et, après avoir achevé d'oyr la messe et retourné en sa chambre, feit ung tel deuil que sa cruaulté avoit merité. Et n'y eut montaigne, roche, ne forest, où elle n'envoyast chercher cest hermite; mais Celluy qui l'avoit retiré de ses mains le garda d'y retumber, et le tira plustost en paradis, qu'elle n'en sceut nouvelle en ce monde.

"Par ceste exemple, ne doibt le serviteur confesser ce qui luy peult nuyre et en rien ayder. Et encores moins, mes dames, par incredulité, debvez-vous demander preuves si difficiles que, en ayant la preuve, vous perdiez le serviteur. - Vrayement, Dagoucin, dist Geburon, j'avois toute ma vie oye estimer la dame à qui le cas est advenu, la plus vertueuse du monde; mais maintenant je la tiens la plus folle que oncques fut. - Toutesfoys, dist Parlamente, il me semble qu'elle ne luy faisoit poinct de tort de vouloir esprouver sept ans s'il aymoit autant qu'il luy disoit; car les hommes ont tant accoustumé de mentir en pareil cas, que, avant que de s'y fier si fort (si fier il s'y fault), on n'en peult faire trop longue preuve. - Les dames, dist Hircan, sont bien plus saiges qu'elles ne souloient; car, en sept jours de preuve, elles ont autant de seureté d'un serviteur, que les autres avoient par sept ans. - Si en a il, dist Longarine, en ceste compaignye, que l'on a aymée plus de sept ans à toutes preuves de harquebuse, encores n'a l'on sceu gaingner leur amityé. - Par Dieu, dist Simontault, vous dictes vray; mais aussy les doibt-on mectre au ranc du viel temps, car, au nouveau, ne seroient-elles poinct receues. - Et encores, dist Oisille, fut bien tenu ce gentil homme à la dame, par le moyen de laquelle il retourna entierement son cueur à Dieu. - Ce luy fut grand heur, dist Saffredent, de trouver Dieu par les chemyns, car, veu l'ennuy où il estoit, je m'esbahis qu'il ne se donna au diable." Ennasuitte luy dist: "Et quant vous avez esté mal traicté de vostre dame, vous estes vous donné à ung tel maistre? - Mil et mil fois m'y suys donné, dist Saffredent; mais le diable, voyant que tous les tormens d'enfer ne m'eussent sceu faire pis que ceulx qu'elle me donnoit, ne me daigna jamais prendre, sçachant qu'il n'est poinct de diable plus importable que une dame bien aymée et qui ne veult poinct aymer. - Si j'estois comme vous, dist Parlamente à Saffredent, avecq telle oppinion que vous avez, je ne servirois femme. - Mon affection, dist Saffredent, est tousjours telle et mon erreur si grande, que là où je ne puis commander, encores me tiens-je très heureux de servir; car la malice des dames ne peult vaincre l'amour que je leur porte. Mais, je vous prye, dictes-moy, en vostre conscience, louez-vous ceste dame d'une si grande rigueur? - Oy, dist Oysille, car je croy qu'elle ne vouloit aymer ny estre aymée. - Si elle avoit ceste volunté, dist Simontault, pourquoy luy donnoit-elle quelque esperance après les sept ans passez? - Je suis de vostre oppinion, dist Longarine; car ceulx qui ne veullent poinct aymer ne donnent nulle occasion de continuer l'amour qu'on leur porte. - Peut estre, dist Nomerfide, qu'elle en aymoit quelque autre qui ne valloit cest honneste homme-là, et que pour ung pire elle laissa le meilleur. - Par ma foy, dist Saffredent, je pense qu'elle faisoit provision de luy, pour le prendre à l'heure qu'elle laisseroit celluy que pour lors elle aymoit le mieulx." Madame Oisille, voyant que soubz couleur de blasmer et reprendre en la Royne de Castille ce qu'à la verité n'est à louer ni en elle ni en autre, les hommes se debordoient si fort à medire des femmes et que les plus saiges et honnestes estoient aussi peu espargnées que les plus folles et impudiques, ne peut en durer que l'on passat plus outre; mais print la parole et dist: "Je voy bien que tant plus nous mectrons ces propos en avant, et plus ceulx qui ne veullent estre mal traictez diront de nous le pis qu'il leur sera possible. - Parquoy, je vous prie, Dagoucin, donnez vostre voix à quelcune. - Je la donne, dist-il, à Longarine, estant asseuré qu'elle nous en dira quelcune qui ne sera poinct melencolicque, et si n'espargnera homme ne femme pour dire verité. - Puis que vous m'estimez si veritable, dist Longarine, je prendray la hardiesse de racompter ung cas advenu à un bien grand prince, lequel passe en vertu tous les autres de son temps. Et vous direz que la chose dont on doibt moins user sans extreme necessité, c'est de mensonge ou dissimulation: qui est ung vice laid et infame, principallement aux princes et grans seigneurs, en la bouche et contenance desquelz la verité est mieulx seante que en nul autre. Mais il n'y a si grand prince en ce monde, combien qu'il eust tous les honneurs et richesses qu'on sçauroit desirer, qui ne soit subject à l'empire et tirannye d'Amour. Et semble que plus le prince est noble et de grand cueur, plus Amour faict son effort pour l'asservir soubz sa forte main; car ce glorieux dieu ne tient compte des choses communes et fidelles, et ne prent plaisir Sa Majesté que à faire tous les jours miracles, comme d'affoiblir les fortz, fortisfier les foibles, donner intelligence aux ignorans, oster les sens aux plus sçavans, favoriser aux passions et destruire raison; et en telles mutations prent plaisir l'amoureuse divinité. Et, pource que les princes n'en sont exemptz, aussy ne sont-ilz de necessité. Or, s'ilz ne sont quictes de la necessité en quoy les mect le desir de la servitude d'amour, et par ceste necessité leur est non seullement permis mais mandé de user de mensonge, ypocrisye et fiction, qui sont les moyens de vaincre leurs ennemys, selon la doctrine de maistre Jehan de Mehun. Or, puis que, en tel acte, est louable à ung prince la condition qui en tous autres est à desestimer, je vous racompteray les inventions d'un jeune prince, par lesquelles il trompa ceulx qui ont accoustumé de tromper tout le monde."


Vingt cinquiesme nouvelle

Un jeune prince, soubz couleur de visiter son advocat, et communiquer de ses affaires avec luy, entretint si paisiblement sa femme, qu'il eut d'elle ce qu'il en demandoit.

En la ville de Paris y avoit ung advocat, plus estimé que nul autre de son estat; et, pour estre cherché d'un chascun à cause de sa suffisance, estoit devenu le plus riche de tous ceulx de sa robbe. Mais, voyant qu'il n'avoit eu nulz enffans de sa premiere femme, espera d'en avoir d'une seconde. Et, combien que son corps fust vicieux, son cueur ne son esperance n'estoient poinct morts: parquoy il alla choisir une des plus belles filles qui fust dedans la ville, de l'aage de dix huit à dix neuf ans, fort belle de visaige et de tainct, mais encores plus de taille et d'embonpoint. Laquelle il ayma et traicta le myeulx qu'il luy fut possible; mais si n'eut-elle de luy non plus d'enfans que la premiere, dont à la longue se fascha. Mais la jeunesse, qui ne peut souffrir ung ennuy, luy feit chercher recreation ailleurs qu'en sa maison; et alla aux danses et bancquetz, toutesfois si honnestement que son mary n'en povoit prendre mauvaise opinion; car elle estoit tousjours en la compaignye de celles à qui il avoit fiance.

Ung jour qu'elle estoit à une nopce, s'y trouva ung bien grand prince, qui, en me faisant le compte, m'a defendu de le nommer. Si vous puis-je bien dire que c'estoit le plus beau et de la meilleure grace qui ayt esté devant, ne qui, je croy, sera après lui en ce royaulme. Ce prince, voyant ceste jeune et belle dame, de laquelle les oeilz et contenance le convyerent à l'aymer, vint parler à elle d'un tel langaige et d'une telle grace, qu'elle eust voluntiers commencé ceste harangue. Ne luy dissimulla poinct que de long temps elle avoit en son cueur l'amour dont il la prioit, et qu'il ne se donnast poinct de peyne pour la persuader à une chose où par la seulle veue Amour l'avoit faict consentir. Ayant ce jeune prince par la naïfveté d'amour ce qui meritoit bien estre acquis par le temps, mercia le Dieu qui le favorisoit. Et, depuis ceste heure-là, pourchassa si bien son affaire, qu'ilz accorderent ensemble le moyen comme ilz se pourroient veoir hors de la veue des autres. Le lieu et le temps accordez, le jeune prince ne faillit à s'y trouver; et, pour garder l'honneur de sa dame, y alla en habit dissimullé. Mais, à cause des mauvais garsons qui couroient la nuyct par la ville, ausquelz il ne se vouloit faire congnoistre, print en sa compaignie quelques gentils hommes ausquelz il se fyoit. Et, au commencement de la rue où elle se tenoit, les laissa, disant: " Si vous n'oyez poinct de bruict dedans ung quart d'heure, retirez-vous en voz logis; et, sur les trois ou quatre heures, revenez icy me querir." Ce qu'ilz feirent, et, n'oyans nul bruict, se retirerent. Le jeune prince s'en alla tout droict chez son advocat, et trouva la porte ouverte, comme on luy avoit promis. Mais, en montant le degré, rencontra le mary qui avoit en sa main une bougie, duquel il fut plus tost veu qu'il ne le peut adviser. Mais, amour qui donne entendement et hardiesse où il baille les necessitez, feit que le jeune prince s'en vint tout droict à luy, et luy dist: " Monsieur l'advocat, vous sçavez la fiance que moy et toux ceulx de ma maison avons eue en vous, et que je vous tiens de mes meilleurs et fidelles serviteurs. J'ay bien voullu venir icy vous visiter privement, tant pour vous recommander mes affaires, que pour vous prier de me donner à boyre, car j'en ay grand besoing; et de ne dire à personne du monde, que je soye icy venu, car, de ce lieu, m'en fault aller en ung aultre où je ne veulx estre congneu." Le bon homme advocat fut tant aise de l'honneur que ce prince luy faisoit de venir ainsy priveement en sa maison, qu'il le mena en sa chambre, et dist à sa femme qu'elle apprestast la collation des meilleurs fruictz et confitures qu'elle eut; ce qu'elle feit très voluntiers et apporta la collation la plus honneste qu'il luy fut possible. Et, nonobstant que l'habillement qu'elle portoit d'un couvrechef et manteau la monstrast plus belle qu'elle n'avoit accoustumé, si ne feit pas semblant le jeune prince de la regarder ne congnoistre; mais parloit tousjours à son mary de ses affaires, comme à celluy qui les avoit manyées de longue main. Et, ainsy que la dame tenoit à genoulx les confitures devant le prince, et que le mary alla au buffet pour luy donner à boire, elle luy dist que, au partir de la chambre, il ne faillist d'entrer en une garderobbe, à main droicte, où bien tost après elle le yroit veoir. Incontinant après qu'il eust beu, remercia l'advocat, lequel le voulut à toutes forces accompaigner; mais il l'asseura que, là où il alloit, n'avoit que faire de compaignye. Et, en se tournant vers sa femme, luy dist: " Aussy, je ne vous veulx faire tort de vous oster ce bon mary, lequel est de mes antiens serviteurs. Vous estes si heureuse de l'avoir, que vous avez bien l'occasion d'en louer Dieu et de le bien servir et obeyr; et, en faisant du contraire, seriez bien malheureuse." En disant ces honnestes propos, s'en alla le jeune prince, et fermant la porte après soy, pour n'estre suivy au degré, entra dedans la garderobbe où, après que le mary fut endormy, se trouva la belle dame, qui le mena dedans ung cabynet le mieulx en ordre qu'il estoit possible, combien que les deux plus belles ymaiges qui y fussent estoient luy et elle, en quelques habillemens qu'ils se voulsissent mectre. Et là je ne faictz doubte qu'elle ne luy tint toutes ses promesses.

De là se retira, à l'heure qu'il avoit dict à ses gentilz hommes, lesquelz il trouva au lieu où il leur avoit commandé de l'actendre. Et, pource que ceste vie dura assez longuement, choisit le jeune prince ung plus court chemyn pour y aller, c'est qu'il passoit par ung monastere de religieux. Et, avoit si bien faict envers le prieur, que tousjours environ minuyct le portier luy ouvroit la porte, et pareillement quant il s'en retournoit. Et, pource que la maison où il alloit estoit près de là, ne menoit personne avecq luy. Et, combien qu'il menast la vie que je vous diz, si estoit-il prince craignant et aymant Dieu. Et ne falloit jamais, combien que à l'aller il ne s'arrestast poinct, de demorer, au retour, long temps en oraison en l'eglise; qui donna grande occasion aux religieux, qui entrans et saillans de matines le voyoient à genoulx, d'estimer que ce fust le plus sainct homme du monde.

Ce prince avoit une seur, qui frequentoit fort ceste religion; et comme celle qui aymoit son frere plus que toutes aultres creatures, le recommandoit aux prieres d'un chascun qu'elle povoit congnoistre bon. Et, ung jour qu'elle le recommandoit d'affection au prieur de ce monastere, il luy dist: " Helas, Madame! qui est-ce que vous me recommandez? Vous me parlez de l'homme du monde, aux prieres duquel j'ay plus grande envie d'estre recommandé; car, si cestuy-là n'est sainct et juste (allegant le passaige que: " Bien heureux est qui peut mal faire et ne le faict pas"), je n'espere pas d'estre trouvé tel." La seur, qui eut envie de sçavoir quelle congnoissance ce beau pere avoit de la bonté de son frere, l'interrogea si fort, que, en luy baillant ce secret, soubz le voile de confession, luy dist: " N'est-ce pas une chose admirable, de veoir ung prince jeune et beau laisser ses plaisirs et son repos, pour venir bien souvent oyr noz matines, non comme prince, serchant l'honneur du monde, mais comme ung simple religieux, vient tout seul se cacher en une de noz chapelles? Sans faulte, ceste bonté rend les religieux et moy si confuz, que auprès de luy ne sommes dignes d'estre appellez religieux." La seur, qui entendit ces parolles, ne sceut que croyre; car, nonobstant que son frere fust bien mondain, si sçavoit elle qu'il avoit la conscience très bonne, la foy et amour de Dieu bien grande, mais de chercher superstitions ne ceremonyes aultres que ung bon chrestien doibt faire, ne l'en eust jamais soupsonné. Parquoy, elle s'en vint à luy, et luy compta la bonne oppinion que les religieux avoient de luy: dont il ne se peut garder de rire avecq ung visaige tel, qu'elle, qui le congnoissoit comme son propre cueur, congneut qu'il y avoit quelque chose cachée soubz sa devotion; et ne cessa jamais qu'il ne luy eust dict la verité: ce qu'elle m'a faict mettre icy en escript, à fin que vous congnoissiez, mes dames, qu'il n'y a malice d'advocat ne finesse de religieux (qui sont coutumiers de tromper tous autres), que Amour, en cas de necessité, ne decoive et face tromper par ceulx mesmes qui n'ont aultre experience que de bien aymer. Et, puis qu'Amour sçait tromper les trompeurs, nous autres simples et ignonrantes le devons bien craindre.

"Encores, dist Geburon, que je me doubte bien qui c'est, si faut-il que je dye qu'il est louable en ceste chose; car l'on veoit peu de grans seigneurs qui se soulcient de l'honneur des femmes, ny du scandalle public, mais qu'ilz aient leur plaisir; et souvent sont contens qu'on pense pis qu'il n'y a. - Vrayement, dist Oisille, je vouldrois que tous les jeunes seigneurs y prinssent exemple, car le scandalle est souvent pire que le peché. - Pensez, dist Nomerfide, que les prieres qu'il faisoit au monastere où il passoit, estoient bien fondées! - Si n'en debvez-vous poinct juger, dist Parlmente, car peult estre, au retour, que la repentance estoit telle, que le peché luy estoit pardonné.

- Il est bien difficile, dist Hircan, de se repentir d'une chose si plaisante. Quant est de moy, je m'en suys souventesfois confessé, mais non pas gueres repenty. - Il vauldroit mieulx, dist Oisille, ne se confesser point, si l'on n'a bonne repentance. - Or, Madame, dist Hircan, le peché me desplaist bien, et suis marry d'offenser Dieu, mais le peché me plaist tousjours. - Vous et vos semblables, dist Parlamente, vouldriez bien qu'il n'y eust esté ne Dieu ne loy, sinon celle que vostre affection ordonneroit? - Je vous confesse, dist Hircan, que je vouldrois que Dieu print aussi grand plaisir à mes plaisirs, comme je faictz, car je luy donnerois souvent matiere de se resjouir. - Si ne ferez-vous pas ung Dieu nouveau, dist Geburon; parquoy fault obeyr à celluy que nous avons. Laissons ces disputes aux theologiens, à fin que Longarine donne sa voix à quelcun. - Je la donne, dist-elle, à Saffredent. Mais je le prie qu'il nous fasse le plus beau compte qu'il se pourra adviser, et qu'il ne regarde poinct tant à dire mal des femmes, que, là où il y aura du bien, il en veulle monstrer la verité. - Vrayement, dist Saffredent, je l'accorde, car j'ay en main l'histoire d'une folle et d'une saige: vous prendrez l'exemple qu'il vous plaira le mieulx. Et congnoistrez que, tout ainsy que amour faict faire aux meschans des meschancetez, en ung cueur honneste faict faire choses dignes de louange; car, amour, de soy, est bon, mais la malice du subgect luy faict souvent prendre ung nouveau surnom de fol, legier, cruel, ou villain. Mais à l'histoire que à present je vous racompteray, pourrez veoir qu'amour ne change poinct le cueur, mais le monstre tel qu'il est, fol aux folles, et saige aux saiges."


Vingt sixiesme nouvelle

Par le conseil et affection fraternelle d'une saige dame, le seigneur d'Avannes se retira de la folle amour qu'il portoit à une gentille femme demeurant à Pampelune.

Il y avoit, au temps du roy Loys douziesme, ung jeune seigneur, nommé monsieur d'Avannes, filz du sire d'Albret, frere du roy Jehan de Navarre, avecq lequel le dict seigneur d'Avannes demoroit ordinairement. Or, estoit le jeune seigneur, de l'aage de quinze ans, tant beau et tant plain de toute bonne grace, qu'il sembloit n'estre faict que pour estre aymé et regardé; ce qu'il estoit de tous ceulx qui le voyoient, et, plus que de nul autre, d'une dame demorant en la ville de Pampelune en Navarre, laquelle estoit mariée à ung fort riche homme, avecq lequel vivoit si honnestement, que, combien qu'elle ne fust aagée que de vingt trois ans, pour ce que son mary approchoit le cinquantiesme, s'abilloit si honnestement qu'elle sembloit plus vefve que mariée. Et jamais à nopces ny à festes homme ne la veit aller sans son mary; duquel elle estimoit tant la bonté et vertu, qu'elle le preferoit à la beaulté de tous aultres. Et le mary l'ayant experimentée si saige, y print telle seureté, qu'il luy commenctoit toutes les affaires de sa maison. Ung jour, fut convié ce riche gentil home avecq sa femme à une nopce de leurs parentes. Auquel lieu, pour honorer les nopces, se trouva le jeune seigneur d'Avannes, qui naturellement aymoit les dances, comme celluy qui en son temps ne troivoit son pareil. Et, après le disner que les dances commencerent, fut prié le dict seigneur d'Avannes, par le riche homme, de vouloir danser. Le dict seigneur lui demanda qu'il vouloit qu'il menast. Il luy respondit: "Monseigneur, s'il y en avoit une plus belle et plus à mon commandement que ma femme, je vous la presenterois, vous supliant me faire cest honneur de la mener danser." Ce que feit le jeune prince, duquel la jeunesse estoit si grande, qu'il prenoit plus de plaisir à saulter et dancer, que à regarder la beaulté des dames. Et celle qu'il menoit, au contraire, regardoit plus la grace et beaulté du dict seigneur d'Avannes, que la dance où elle estoit, combien que, par sa grande prudence, elle n'en fit ung seul semblant. L'heure du souppé venue, monseigneur d'Avannes, disant adieu à la compaignye, se retira au chasteau où le riche homme sur sa mulle l'accompaigna, et, en allant, lui dist: "Monseigneur, vous avez ce jourd'huy tant faict d'honneur à mes parens et à moy, que ce me seroit grande ingratitude si je ne m'offrois avec toutes mes facultez à vous faire service. Je sçay, Monseigneur, que tel seigneur que vous, qui avez peres rudes et avaritieux, avez souvent plus faulte d'argent que nous, qui par petit train et bon mesnaige ne pensons que d'en amasser. Or est-il ainsy, que Dieu, m'ayant donné une femme selon mon desir, ne m'a voullu doner en ce monde totallement mon paradis, m'ostant la joye que les peres ont des enfans. Je sçay, Monseigneur, qu'il ne m'appartient pas de vous adopter pour tel, mais, s'il vous plaist de me recepvoir pour serviteur et me declarer voz petites affaires, tant que cent mil escuz de mon bien se pourront estandre, je ne fauldray vous secourir en vos necessitez." Monseigneur d'Avannes fut fort joieulx de cest offre, car il avoit ung pere tel que l'autre luy avoit dechiffré, et après l'avoir mercié, le nomma, par alliance, son pere.

De ceste heure-là, le dict riche homme print telle amour au seigneur d'Avannes, que matin et soir ne cessoit de s'enquerir s'il luy falloit quelque chose; et ne cella à sa femme la devotion qu'il avoit au dict seigneur et à son service, dont elle l'ayma doublement; et, depuis ceste heure, le dict seigneur d'Avannes n'avoit faulte de chose qu'il desirast. Il alloit souvent veoir ce riche homme, boire et manger avecq luy, et, quant il ne le trouvoit poinct, sa femme bailloit tout ce qu'il demandoit; et davantaige parloit à luy si saigement, l'admonestant d'estre saige et vertueux, qu'il la craingnoit et aymoit plus toutes les femmes de ce monde. Elle, qui avoit Dieu et honneur devant les oeilz, se contentoit de sa veue et parolle où gist la satisfaction d'honnesteté et bon amour. En sorte que jamais ne luy feit signe pourquoy il peust juger qu'elle eut autre affection à luy que fraternelle et chrestienne. Durant ceste amitié couverte, monseigneur d'Avannes, par l'aide des dessus dictz, estoit fort gorgias et bien en ordre. Commencea à venir en l'aage de dix sept ans et de chercher les dames plus qu'il n'avoit de coustume. Et, combien qu'il eust plus voluntiers aymé la saige dame que nulle, si est-ce que la paour qu'il avoit de perdre son amityé, si elle entendoit telz propos, le feit taire et se amuser ailleurs. Et alla addresser à une gentil femme, près de Pampelune, qui avoit maison en la ville, laquelle avoit espousé ung jeune homme qui surtout aymoit les chevaulx, chiens et oiseaulx. Et commencea, pour l'amour d'elle, à lever mille passetemps, comme tournoys, courses, luyttes, masques, festins et autres jeuz, en tous lesquels se trouvoit ceste jeune femme; mais, à cause que son mary estoit fort fantasticque et ses pere et mere la congnoissoient fort legiere et belle, jaloux de son honneur, la tenoit de si près que le dict seigneur d'Avannes ne povoit avoir d'elle autre chose que la parolle bien courte en quelque bal, combien que en peu de propos le dict seigneur d'Avannes aparceut bien que autre chose ne defailloit à leur amitié, que le temps et le lieu. Parquoy il vint à son bon pere le riche homme, et luy dist qu'il avoit grand devotion d'aller visiter Nostre Dame de Monserrat, le priant de retenir en sa maison tout son train, parce qu'il voulloit aller seul; ce qu'il luy accorda. Mais sa femme, qui avoit en son cueur ce grand prophete Amour, soupsonna incontinant la verité du voiage; et ne se peut tenir de dire à monseigneur d'Avannes: "Monsieur, monsieur, la Nostre Dame que vous adorez n'est pas hors des mutailles de ceste ville; parquoy, je vous supplie, sur toutes choses, regarder à vostre santé." Luy, qui la craignoit et aymoit, rougit si fort à ceste parolle, que, sans parler, il luy confessa la verité; et, sur cela, s'en alla.

Et quant il eut achepté une couple de beaulx chevaulx d'Espaigne, s'abilla en pallefrenier et desguisa tellement son visaige, que nul ne le congnoissoit. Le gentil homme, mary de la folle dame, qui sur toutes choses aymoit les chevaulx, veit les deux que menoit monseigneur d'Avannes: incontinant les vint achepter; et, après les avoir acheptez, regarda le pallefrenier qui les menoit fort bien, et luy demanda s'il le voulloit servir. Le seigneur d'Avannes lui dist que ouy et qu'il estoit ung pauvre pallefrenier qui ne sçavoit autre mestier que panser les chevaulx; en quoy il s'acquicteroit si bien qu'il en seroit contant. Le gentil homme en fut fort aise, et luy donna la charge de tous ses chevaulx; et, entrant en sa maison, dist à sa femme, qu'il luy recommandoit ses chevaulx et son pallefrenier, et qu'il s'en alloit au chasteau. La dame, tant pout complaire à son mary que pour avoir meilleur passetemps, alla visiter les chevaulx; et regarda le pallefrenier nouveau, qui luy sembla de bonne grace; toutesfois, elle ne le congnoissoit point. Luy, qui veit qu'il n'estoit poinct congneu, luy vint faire la reverence en la façon d'Espaigne et luy baisa la main, et, en la baisant, la serra si fort, qu'elle le recongneut, car, en la dance, luy avoit-il mainte fois faict tel tour; et, dès l'heure, ne cessa la dame de chercher lieu où elle peust parler à luy à part. Ce que elle feit dès le soir mesmes, car elle, estant conviée en ung festin où son mary la voulloit mener, faingnit estre mallade et n'y povoir aller. Le mary, qui ne vouloit faillir à ses amys, luy dist: " M'amye, puisqu'il ne vous plaist y venir, je vous prie avoir regard sur mes chiens et chevaulx, affin qu'il n'y faille rien." La dame trouva ceste commission très agreable, mais, sans en faire autre semblant, luy respondit, puis que en meilleure chose ne la voulloit emploier, elle luy donneroit à congnoistre par les moindres combien elle desiroit luy complaire. Et n'estoit pas encores à peine le mary hors la porte, qu'elle descendit en l'estable, où elle trouva que quelque chose defailloit; et, pour y donner ordre, donna tant de commissions aux varletz de cousté et d'autre, qu'elle demora toute seulle avecq le maistre pallefrenier; et, de paour que quelcun survint, luy dist: "Allez-vous-en dedans nostre jardin, et m'attendez en ung cabinet qui est au bout de l'alée." Ce qu'il feit si dilligemment, qu'il n'eust loisir de la mercier. Et, après qu'elle eut donné ordre à toute l'escurie, s'en alla veoir ses chiens, où elle feit pareille dilligence de les faire bien traicter, tant qu'il sembloit que de maistresse elle fust devenue chamberiere; et, après, retourna en sa chambre où elle se trouva si lasse, qu'elle se meist dedans le lict, disant qu'elle vouloit reposer. Toutes ses femmes la laisserent seulle, fors une à qui elle se fyoit, à laquelle elle dist: " Allez-vous-en au jardin, et me faictes venir celluy que vous trouverez au bout de l'allée." La chamberiere y alla et trouva le pallefrenier qu'elle amena incontinant à sa dame, laquelle feit sortir dehors ladicte chamberiere pour guetter quant son mary viendroit. Monseigneur d'Avannes, se voyant seul avecq la dame, se despouilla des habillemens de pallefrenier, osta son faulx nez et sa faulse barbe, et, non comme crainctif pallefrenier, mais comme bel seigneur qu'il estoit, sans demander congé à la dame, audatieusement se coucha auprès d'elle où il fut receu, ainsy que le plus beau filz qui fust de son temps debvoit estre de la plus belle et folle dame du pays; et demoura là jusques ad ce que le seigneur retournast: à la venue duquel, reprenant son masque, laissa la place que par finesse et malice il usurpoit. Le gentil homme, entrant en sa court, entendit la dilligence qu'avoit faict sa femme de bien luy obeyr, dont la mercia très fort. " Mon amy, dit la dame, je ne faictz que mon debvoir. Il est vray, qui ne prandroit garde sur ces meschans garsons, vous n'auriez chien qui ne fust galleux, ne cheval qui ne fust bien maigre; mais, puis que je congnois leur paresse et vostre bon voulloir, vous serez myeulx servy que ne fustes oncques." Le gentil homme, qui pensoit bien avoir choisy le meilleur pallefrenier de tout le monde, luy demanda que luy en sembloit: " Je vous confesse, Monsieur, dist-elle, qu'il faict aussy bien son mestier que serviteur qu'eussiez peu chosir; mais si a-il besoing d'estre sollicité, car c'est le plus endormy varlet que je veiz jamais."

Ainsy longuement demeurerent le seigneur et la dame en meilleure amityé que auparavant; et perdit tout le soupson et la jalouzie qu'il avoit d'elle, pour ce que aultant qu'elle avoit aymé les festins, dances et compaignies, elle estoit ententive à son mesnaige; et se contentoit bien souvent de ne porter sur sa chemise que une chamarre, en lieu qu'elle avoit accoustumé d'estre quatre heures à s'accoustrer: dont elle estoit louée de son mary et d'un chascun, qui n'entendoient pas que le pire diable chassoit le moindre. Ainsy vesquit ceste jeune dame, soubz l'ypocrisie

et habit de femme de bien, en telle volupté, que raison, conscience, ordre ne mesure n'avoient plus de lieu en elle. Ce que ne peut porter longuement la jeunesse et delicate complexion du seigneur d'Avannes, mais commencea à devenir tant pasle et meigre, que, sans porter masque, on le povoit bien descongnoistre; mais le fol amour qu'il avoit à ceste femme luy rendit tellement les sens hebetez, qu'il presumoit de sa force ce qui eust defailly en celle d'Hercules; dont, à la fin, contrainct de maladie, et conseillé par la dame, qui ne l'aymoit tant malade que sain, demanda congé à son maistre de se retirer chez ses parens: qui le luy donna à grand regret, luy faisant promectre que, quant il seroit sain, il retourneroit en son service. Ainsy s'en alla le seigneur d'Avannes à beau pied, car il n'avoit à traverser que la longueur d'une rue; et, arrivé en la maison du riche homme son bon pere, n'y trouva que sa femme, de laquelle l'amour vertueuse qu'elle luy portoit n'estoit poinct diminuée pour son voyage. Mais, quant elle le veit si maigre et descoloré, ne se peut tenir de luy dire: " Je ne sçay, Monseigneur, comme il vat de vostre conscience, mais vostre corps n'a poinct amendé de ce pellerinaige; et me doubte fort que le chemin que vous avez faict la nuyct vous ayt plus faict de mal que celluy du jour, car, si vous fussiez allé en Jherusalem à pied, vous en fussiez venu plus haslé, mais non pas si maigre et foyble. Or, comptez ceste-cy pour une, et ne servez plus telles ymaiges, qui, en lieu de resusciter les mortz, font mourir les vivans. Je vous en dirois davantage; mais, si vostre corps a peché, il en a telle pugnition, que j'ay pitié d'y adjouster quelque fascherie nouvelle." Quand le seigneur d'Avannes eut entendu tous ces propos, il ne fut pas moins marry que honteux, et luy dist: " Madame, j'ay aultresfois ouy dire que la repentence suyt le peché; et, maintenant je l'esprouve à mes despens, vous priant excuser ma jeunesse, qui ne se peut chastier que par experimenter du mal qu'elle ne veult croire."

La dame, changeant ses propos, le feit coucher en ung beau lict, où il y fut quinze jours, ne vivant que de restaurentz; et luy tindrent le mary et la dame si bonne compaignye, qu'il en avoit tousjours l'un ou l'autre auprès de luy. Et, combien qu'il eust faict les follies que vous avez oyes, contre la volunté et conseil de la saige dame, si ne diminua-elle jamais l'amour vertueuse qu'elle luy portoit, car elle esperoit tousjours que, après avoir passé ses premiers jours en follies, il se retireroit et contraindroit d'aymer honnestement, et, par ce moien, seroit en tout à elle. Et, durant ces quinze jours qu'il fut en sa maison, elle luy tint tant de bons propos tendant à amour de vertu, qu'il commencea avoir horreur de la follye qu'il avoit faicte; et, regardant la dame, qui en beaulté passoit la folle, congnoissant de plus en plus les graces et vertuz qui estoient en elle, il ne se peut garder, ung jour qu'il faisoit assez obscur, chassant toute craincte dehors, de luy dire: "Madame, je ne voy meilleur moyen pour estre tel et si vertueulx que vous me preschez et desirez, que de mectre mon cueur et estre entierement amoureux de la vertu; je vous suplie, Madame, me dire s'il ne vous plaist pas m'y donner toute aide et faveur à vous possible?" La dame, fort joyeuse de luy veoir tenir ce langaige, luy dist: "Et je vous promectz, Monseigneur, que, si vous estes amoureux de la vertu comme il appartient à tel seigneur que vous, je vous serviray pour y parvenir de toutes les puissances que Dieu a mises en moy. - Or, Madame, dist monseigneur d'Avannes, souvienne-vous de vostre promesse, et entendez que Dieu, incongneu de l'homme, sinon par la foy, a daigné prendre la chair semblable à celle de peché, afin qu'en attirant nostre chair à l'amour de son humanité, tirast aussi notre esprit à l'amour de sa divinité; et s'est voulu servyr des moyens visibles, pour nous faire aymer par foy les choses invisibles. Aussy, ceste vertu que je desire aymer toute ma vie, est chose invisible, sinon par les effectz du dehors; parquoy, est besoing qu'elle prenne quelque corps pour se faire congnoistre entre les hommes, ce qu'elle a faict, se revestant du vostre pour le plus parfaict qu'elle a pu trouver; parquoy, je vous recongnois et confesse non seullement vertueuse, mais la seule vertu; et, moy, qui la voys reluire soubz le vele du plus parfaict corps qui oncques fut, la veulx servir et honnorer toute ma vie, laissant pour elle toute autre amour vaine et vicieuse." La dame, non moins contante que esmerveillée d'oyr ces propos, dissimulla si bien son contentement, qu'elle luy dist: "Monseigneur, je n'entreprendz pas de respondre à vostre theologie; mais, comme celle qui est plus craignant le mal que croyant le bien, vous vouldrois bien supplier de cesser en mon endroict les propos dont vous estimez si peu celles qui les ont creuz. Je sçay très bien que je suis femme, non seullement comme une aultre, mais imparfaicte; et que la vertu feroit plus grand acte de me transformer en elle, que de prandre ma forme, sinon quant elle vouldroit estre incongneue en ce monde, car, soubz tel habit que le myen, ne pourroit la vertu estre conngneue telle qu'elle est. Si est-ce, Monseigneur, que pour mon imperfection, je ne laisse à vous porter telle affection que doibt et deut faire femme craignant Dieu et son honneur. Mais ceste affection ne sera declarée jusques ad ce que vostre cueur soit susceptible de la patience que l'amour vertueux commande. Et à l'heure, Monseigneur, je sçay quel langaige il fault tenir, mais pensez que vous n'aymez pas tant vostre propre bien, personne et honneur, que je l'ayme." Le seigneur d'Avannes, crainctif, ayant la larme à l'oeil, la suplia très fort,que, pour seureté de ses parolles, elle le voulsist baiser; ce qu'elle refusa, luy disant que pour luy elle ne romproit poinct la coustume du pays. Et, en ce debat, survint le mary, auquel dist monseigneur d'Avannes: "Mon pere, je me sens tant, tenu à vous et vostre femme, que je vous supplye pour jamais me reputer votre filz." Ce que le bon homme feit très voluntiers. "Et, pour seureté de ceste amityé, je vous prie, dist monseigneur d'Avannes, que je vous baise." Ce qu'il feit. Après, luy dist: "Si ce n'estoit de paour d'offenser la loy, j'en ferois autant à ma mere vostre femme." Le mary, voyant cela, commanda à sa femme de le baiser; ce qu'elle feit, sans faire semblant de vouloir ne non voulloir ce que son mary luy commandoit. A l'heure, le feu que la parolle avoyt commencé d'allumer au cueur du pauvre seigneur, commencea à se augmenter par le baiser, tant par estre si fort requis que cruellement refusé.

Ce faict, s'en alla ledit seigneur d'Avannes au chasteau; veoir le roy son frere, où il feit fort beaulx comptes de son voiage de Monserrat. Et là entendit que le Roy son frere s'en vouloit aller à Oly et Taffares; et, pensant que le voiage seroit long, entra en une grande tristesse, qui le mist jusques à deliberer d'essayer, avant partyr, si la saige dame luy portoit poinct meilleure volunté qu'elle n'en faisoit le semblant. Et s'en alla loger en une maison de la ville, en la rue où elle estoit, et print ung logis viel, mauvais et faict de boys, ouquel, environ minuyct, mist le feu: dont le bruyct fut si grand par toute la ville, qu'il vint à la maison du riche homme, lequel, demandant par la fenestre où c'estoit qu'estoit le feu, entendit que c'estoit chez monseigneur d'Avannes, où il alla incontinant avecq tous les gens de sa maison; et trouva le jeune seigneur tout en chemise en la rue, dont il eut si grand pitié, qu'il le print entre ses bras, et, le couvrant de sa robbe, le mena en sa maison le plus tost qu'il luy fut possible; et dist à sa femme qui estoit dedans le lict: "M'amye, je vous donne en garde ce prisonnier, traictez-le comme moy-mesmes." Et, si tost qu'il fut party, ledict seigneur d'Avannes, qui eust bien voulu estre traicté en mary, saulta legierement dedans le lict, esperant que l'occasion et le lieu aussy feroient changer propos à ceste saige dame; mais il trouva, le contraire, car, ainsy qu'il saillit d'un costé dedans le lict, elle sortit de l'autre; et print son chamarre, duquel estant vestue, vint à luy au chevet du lict, et luy dist: "Monseigneur, avez-vous pensé que les occasions puissent muer ung chaste cueur? Croiez que ainsy que l'or s'esprouve en la fournaise, aussy ung cueur chaste au millieu des tentations s'y trouve plus fort et vertueux, et se refroidit, tant plus il est assailly de son contraire. Parquoy, soïez seur que, si j'avois aultre volunté que celle que je vous ay dicte, je n'eusse failly à trouver des moyens, desquelz, n'en voulant user, je ne tiens compte, vous priant que, si vous voulez que je continue l'affection que je vous porte, ostez non seullement la volunté, mais la pensée de jamais, pour chose que seussiez faire, me treuver aultre que je suis." Durant ces parolles, arriverent ses femmes, et elle commanda qu'on apportast la collation de toutes sortes de confitures; mais il n'avoit pour l'heure ne faim ne soif, tant estoit desesperé d'avoir failly à son entreprinse, craingnant que la demonstration qu'il avoit faicte de son desir luy feit perdre la privaulté qu'il avoit envers elle.

Le mary, ayant donné ordre au feu, retourna et pria tant monseigneur d'Avannes, qu'il demorast pour ceste nuyct en sa maison. Et fut la dicte nuyct passée en telle sorte, que ses oeilz furent plus exercez à pleurer que à dormir; et, bien matin, leur alla dire adieu dedans le lict, où, en baisant la dame, congneut bien qu'elle avoit plus de pitié de son offence, que de mauvaise volunté contre luy: qui fut ung charbon adjousté davantaige à son amour. Après disner, s'en alla avecq le Roy à Taffares, mais, avant partir, s'en alla encores redire adieu à son bon pere et à sa dame, qui, depuis le premier commandement de son mary, ne feit plus de difficulté de le baiser comme son filz. Mais soyez seur que plus la vertu empeschoit son oeil et contenance de monstrer la flamme cachée, plus elle se augmentoit et devenoit importable, en sorte que, ne povant porter la guerre que l'amour et l'honneur faisoient en son cueur, laquelle toutesfois avoit deliberé de jamays ne monstrer, ayant perdu la consolation de la veue et parolle de celluy pour qui elle vivoit, tumba en une fievre continue, causée d'un humeur melencolicque, tellement que les extremitez du corps luy vindrent toutes froides, et au dedans brusloit incessamment. Les medecins, en la main desquelz ne pend pas la santé des hommes, commencerent à doubter si fort de sa malladie, à cause d'une opilation qui la rendoit melencolicque en extremité, qu'ilz dirent au mary et conseillerent d'advertir sa dicte femme de penser à sa conscience et qu'elle estoit en la main de Dieu, comme si ceulx qui sont en santé n'y estoient poinct. Le mary, qui aymoit sa femme parfaictement, fut si triste de leurs parolles, que pour sa consolation escripvit à monseigneur d'Avannes, le supliant de prendre la peyne de les venir visiter, esperant que sa veue proffiteroit à la mallade. A quoy ne tarda le dict seigneur d'Avannes, incontinant les lettres receues, mais s'en vint en poste en la maison de son bon pere; et à l'entrée, trouva les femmes et serviteurs de leans menans tel deuil que meritoit leur maistresse; dont le dict seigneur fut si estonné, qu'il demeura à la porte, comme une personne transy et jusques ad ce qu'il veid son bon pere, lequel, en l'ambrassant, se print à pleurer si fort, qu'il ne peut mot dire, et mena le seigneur d'Avannes où estoit la pauvre mallade; laquelle, tournant ses oeils languissans vers luy, le regarda et luy bailla la main en le tirant de toute sa puissance à elle; et, en le baisant et embrassant, feit ung merveilleux plainct et luy dist: "O Monseigneur, l'heure est venue qu'il fault que toute dissimulation cesse, et que je confesse la verité que j'ay tant mis de peyne à vous celler: c'est que, si m'avez porté grande affection, croyez que la myenne n'a esté moindre; mais ma peyne a passé la vostre, d'aultant que j'ay eu la douleur de la celler contre mon cueur et volunté; car entendez, Monseigneur, que Dieu et mon honneur ne m'ont jamais permis de la vous declarer, craingnant d'adjouster en vous ce que je desiroys de diminuer; mais sçachez que le non que si souvent je vous ay dict m'a faict tant de mal au prononcer, qu'il est cause de ma mort, de laquelle je me contente, puis que Dieu m'a faict la grace de morir, premier que la viollance de mon amour ayt mis tache à ma conscience et renommée; car de moindre feu que le mien ont esté ruynez plus grandz et plus fortz edifices. Or, m'en voys-je contante, puis que, devant morir, je vous ay pu declarer mon affection esgalle à la vostre, hors mis que l'honneur des hommes et des femmes n'est pas semblable; vous supliant, Monseigneur, que doresnavant vous ne craignez vous addresser aux plus grandes et vertueuses dames que vous pourrez, car en telz cueurs habitent les plus grandes passions et plus saigement conduictes; et la grace, beaulté et honnesteté qui sont en vous ne permectent que vostre amour sans fruict travaille. Je ne vous prieray poinct de prier Dieu pour moy, car je sçay que la porte de paradis n'est poinct refusée aux vraiz amans, et que amour est ung feu qui punit si bien les amoureux en ceste vie, qu'ilz sont exemptz de l'aspre torment de purgatoire. Or, adieu, Monseigneur; je vous recommande vostre bon pere mon mary, auquel je vous prie compter à la verité ce que vous sçavez de moy, affin qu'il congnoisse combien j'ay aymé Dieu et luy; et gardez-vous de vous trouver devant mes oeilz, car doresnavant ne veulx penser que à aller recepvoir les promesses qui me sont promises de Dieu avant la constitution du monde." Et, en ce disant, le baisa et l'embrassa de toutes les forces de ses foibles bras. Le dict seigneur, qui avoit le cueur aussi mort par compassion qu'elle par douleur, sans avoir puissance de luy dire ung seul mot, se retira hors de sa veue, sur ung lict qui estoit dedans la chambre, où il s'esvanouyt plusieurs foys.

A l'heure, la dame appella son mary, et, après luy avoir faict plusieurs remonstrations honnestes, luy recommanda monseigneur d'Avannes, l'asseurant que, après luy, c'estoit la personne du monde qu'elle avoit le plus aymée. Et, en baisant son mary, lui dist adieu. Et à l'heure, luy fut apporté le sainct Sacrement de l'autel, après l'extreme unction, lesquelz elle receut avecq telle joye comme celle qui est seure de son salut; et, voiant que la veue luy diminuoit et les forces luy defailloient, commencea à dire bien hault son In manus. A ce cry, se leva le seigneur d'Avannes de dessus le lict, et, en la regardant piteusement, luy veit rendre avecq ung doulx soupir sa glorieuse ame à Celluy dont elle estoyt venue. Et, quant il s'apperceut qu'elle estoit morte, il courut au corps mort, duquel vivant en craincte il approchoit, et le vint embrasser et baiser de telle sorte, que à grand peyne le luy peult-on oster d'entre les bras; dont le mary en fut fort estonné, car jamais n'avoit estimé qu'il lui portast telle affection. Et en luy disant: "Monseigneur, c'est trop!" se retirerent tous deux. Et, après avoir ploré longuement, monseigneur d'Avannes compta tous les discours de son amityé, et comme jusques à sa mort elle ne luy avoit jamais faict ung seul signe où il trouvast autre chose que rigueur, dont le mary, plus contant que jamais, augmenta le regret et la douleur qu'il avoit de l'avoir perdue; et toute sa vie feit service à monseigneur d'Avannes. Mais, depuis ceste heure, le dict seigneur d'Avannes, qui n'avoit que dix-huict ans, s'en alla à la Court, où il demeura beaucoup d'années, sans vouloir ne veoir ne parler à femme du monde, pour le regret qu'il avoit de sa dame; et porta plus de dix ans le noir.

"Voylà, mes dames, la difference d'une folle et saige dame, auxquelles se monstrent les differentz effectz d'amour, dont l'une en receut mort glorieuse et louable, et l'autre, renommée honteuse et infame, qui feit sa vie trop longue, car autant que la mort du sainct est precieuse devant Dieu, la mort du pecheur est très mauvaise. - Vrayement, Saffedent, ce dist Oisille, vous nous avez racompté une histoire autant belle qu'il en soit poinct; et qui auroit congneu le personnage comme moy, la trouveroit encores meilleure; car je n'ay poinct veu ung plus beau gentil homme ne de meilleure grace, que le dict seigneur d'Avannes. - Pensez, ce dist Saffredent, que voylà une saige femme, qui, pour se monstrer plus vertueuse par dehors qu'elle n'estoit au cueur, et pour dissimuler ung amour que la raison de nature voulloit qu'elle portast à ung si honneste seigneur, s'alla laisser morir, par faulte de se donner le plaisir qu'elle desiroit couvertement! - Si elle eust eu ce desir, dist Parlamente, elle avoit assez de lieu et occasion pour luy monstrer; mais sa vertu fut si grande, que jamais son desir ne passa sa raison. - Vous me le paindrez, dist Hircan, comme il vous plaira; mais je sçay bien que toujours ung pire diable mect l'autre dehors, et que l'orgueil cherche plus la volupté entre les dames, que ne faict la craincte, ne l'amour de Dieu. Aussi, que leurs robbes sont si longues et si bien tissues de dissimulation, que l'on ne peult congnoistre ce qui est dessoubz, car, si leur honneur n'en estoit non plus taché que le nostre, vous trouveriez que nature n'a rien oblyé en elles non plus que en nous; et, pour la contraincte que elles se font de n'oser prendre le plaisir qu'elles desirent, ont changé ce vice en ung plus grand qu'elles tiennent plus honneste. C'est une gloire et cruaulté, par qui elles esperent acquerir nom d'immortalité, et ainsy se gloriffians de resister au vice de la loy de nature (si nature est vicieuse), se font non seullement semblables aux bestes inhumaines et cruelles, mais aux diables, desquelz elles prenent l'orgueil et la malice. - C'est dommaige, dis Nomerfide, dont vous avez une femme de bien, veu que non seulement vous desestimez la vertu des choses, mais la voulez monstrer estre vice. - Je suis bien ayse, dist Hircan, d'avoir une femme qui n'est poinct scandaleuse, comme aussi je ne veulx poinct estre scandaleux; mais, quant à la chasteté de cueur, je croy qu'elle et moy sommes enfans d'Adam et d'Eve; parquoy, en bien nous mirant, n'aurons besoing de couvrir nostre nudité de feulles, mais plustost confesser noste fragilité. - Je sçay bien, ce dist Parlamente, que nous avons tous besoing de la grace de Dieu, pour ce que nous sommes tous encloz en peché; si est-ce que nos tentations ne sont pareilles aux vostres, et si nous pechons par orgueil, nul tiers n'en a dommage, ny nostre corps et noz mains n'en demeurent souillées. Mais vostre plaisir gist à deshonorer les femmes, et vostre honneur à tuer les hommes en guerre: qui sont deux poinctz formellement contraires à la loy de Dieu. - Je vous confesse, ce dist Geburon, ce que vous dictes, mais Dieu qui a dict: "Quiconques regarde par concupiscence est deja adultere en son cueur, et quiconques hayt son prochain est homicide." A vostre advis, les femmes en sont-elles exemptes non plus que nous? - Dieu, qui juge le cueur, dist Longarine, en donnera sa sentence; mais c'est beaucoup que les hommes ne nous puissent accuser, car la bonté de Dieu est si grande, que, sans accusateur, il ne nous jugera poinct; et congnoist si bien fragilité de noz cueurs, que encores nous aymera-il de ne l'avoir poinct mise à execution. - Or, je vous prie, dis Saffredent, laissons ceste dispute, car elle sent plus sa predication que son compte; et je donne ma voix à Ennasuitte, la priant qu'elle n'oublye poinct à nous faire rire. - Vrayement, dist-elle, je n'ay garde d'y faillir; et vous diray que, en venant icy deliberée pour vous compter une belle histoire pour ceste journée, l'on m'a faict ung compte de deux serviteurs d'une princesse, si plaisant, que, de force de rire, il m'a faict oblyer la melencolye de la piteuse histoire que je remectray à demain, car mon visaige seroit trop joyeulx pour la vous faire trouver bonne."


Vingt septiesme nouvelle

Ung secretaire, prouchassant, par amour deshonnete et illicite, la femme d'un sien hoste et compaignon, pour ce qu'elle faisoit semblant de luy prester voluntiers l'aureille, se persuada l'avoir gaingnée; mais elle fut si vertueuse, que souz cette dissimulation le trompa de son esperance et declara son vice à son mary.

En la ville d'Amboize, où demeuroit l'un des serviteurs de ceste princesse, qui la servoit de varlet de chambre, homme honneste et qui voluntiers festoyoit les gens qui venoient en sa maison et principalement ses compaignons, il n'y a pas long temps que l'un des secretaires de sa maistresse vint loger chez luy et y demoura dix ou douze jours. Le dict secretaire estoit si laid, qu'il sembloit mieulx ung roy de canniballes que chrestien; et combien que son hoste le traictast en frere et amy et le plus honnestement qui luy estoit possible, si lui feit-il ung tour d'un homme qui non seullement oblye toute honnesteté, mais qui ne l'eust jamais en son cueur, c'est de pourchasser par amour deshonneste et illicite la femme de son compaignon qui n'avoit en elle chose aimable que le contraire de la volupté: c'est qu'elle estoit autant femme de bien, qu'il y en eust poinct en la ville où elle demouroit. Et, elle, congnoissant la meschante volunté du secrétaire, aymant mieulx par une dissimulation declairer son vice que par ung soubdain refuz le couvrir, feit semblant de trouver bons ses propos: parquoy, luy, qui cuydoit l'avoir gaingnée, sans regarder à l'aage qu'elle avoit de cinquante ans, et qu'elle n'estoit des belles, sans considerer le bon bruyct qu'elle avoit d'estre femme de bien et d'aymer son mary, la pressoit incessamment.

Ung jour, entre aultres, son mary estant en la maison, et eulx en une salle, elle faingnit qu'il ne tenoit que à trouver lieu seur pour parler à luy seulle, ainsy qu'il desiroit, mais incontinant luy dist qu'il ne falloit que monter au galletas. Soubdain, elle se leva et le pria d'aller devant et qu'elle iroit après. Luy, en riant avecq une doulceur de visaige semblable à ung grand magot, quand il festoye quelcun, s'en monta legierement par les degretz; et, sur le poinct qu'il attendoit ce qu'il avoit tant desire, bruslant d'un feu non cler comme celuy de genefvre, mais comme ung gros charbon de forge, escoutoit si elle viendroit après luy; mais en lieu d'oyr ses piedz, il ouyt sa voix disant: "Monsieur le secretaire, actendez ung peu, je m'en voys sçavoir à mon mary s'il luy plaist bien que je voise après vous." Pensez, mes dames, quelle myne peult faire en pleurant celluy qui en riant estoit si layd! lequel incontinant descendit les larmes aux oeilz, la priant, pour l'amour de Dieu, qu'elle ne voulsist rompre par sa parolle l'amityé de luy et de son compaignon. Elle luy respond: "Je suis seure que vous l'aymez tant, que vous ne me vouldriez dire chose qu'il ne peust entendre. Parquoy, je luy voys dire." Ce qu'elle feit, quelque priere ou contraincte qu'il voulsist mectre au devant. Dont il fut aussi honteux en s'enfuyant, que le mary fut contant d'entendre l'honneste tromperie dont sa femme avoit usé; et luy pleut tant la vertu de sa femme, qu'il ne tint compte du vice de son compaignon, lequel estoit assez pugny d'avoir emporté sur luy la honte qu'il vouloit faire en sa maison.

"Il me semble que, par ce compte, les gens de bien doibvent apprendre à ne retenir chez eulx ceulx desquelz la conscience, le cueur et l'entendement ignorent Dieu, l'honneur et le vray amour. - Encores que vostre compte soit court, dist Oisille, si est-il aussi plaisant que j'en ay poinct oy et en l'honneur d'une honneste femme. - Par Dieu, dist Simontault, ce n'est pas grand honneur à une honneste femme de refuser ung si laid homme que vous paingnez ce secretaire; mais s'il eust esté beau et honneste, en cela se fut monstrée la vertu; et, pour ce que je me doubte qui il est, si j'estois en mon rang, je vous en ferois ung compte qui est aussi plaisant que cestuy-cy. - A cella ne tienne, dist Ennasuitte, car je vous donne ma voix." Et à l'heure Simontault commencea ainsy: "Ceulx qui ont accoustumé de demeurer en la Court ou en quelques bonnes villes estiment tant le sçavoir, qu'il leur semble que tous autres hommes ne sont rien au prix d'eulx; mais si ne reste-il pourtant, que en tout pays et de toutes conditions de gens n'y en ayt tousjours assez de fins et malicieux. Toutesfois, à cause de l'orgueil de ceulx qui pensent estre les plus fins, la mocquerie, quant ilz font quelque faulte, en est beaucoup plus agreable, comme je desire vous monstrer par un compte nagueres advenu."


Vingt huictiesme nouvelle

Bernard du Ha trompa subtilement un secretaire qui le cuydoit tromper.

Estant le roy Françoys, premier de ce nom, en la ville de Paris, et sa seur la royne de Navarre en sa compagnye, laquelle avoit ung secretaire nommé Jehan, qui n'estoit pas de ceulx qui laissent tumber le bien en terre sans le recueillir, en sorte qu'il n'y avoit president ne conseiller qu'il ne congneust, marchant ne riche homme qu'il ne frequentast et auquel il n'eust intelligence. En ce temps aussy, vint en ladicte ville de Paris ung marchant de Bayonne, nommé Bernard du Ha, lequel, tant pous ses affaires que à cause que le lieutenant-criminel estoit de son païs, s'addressoit à luy pour avoir conseil et secours à ses affaires. Ce secretaire de la royne de Navarre alloit aussi souvent visiter ce lieutenant, comme bon serviteur de son maistre et maistresse. Ung jour de feste, allant le dit secretaire chez le lieutenant, ne trouva ne luy ne sa femme, mais ouy bien Bernard du Ha, qui, avecq une vielle ou aultre instrument, apprenoit à danser aux chamberieres de léans les bransles de Gascogne. Quant le secretaire le veit, luy voulust faire accroyre qu'il faisoit le plus mal du monde et que, si la lieutenande et son mary le sçavoient, ilz seroient très mal contens de luy. Et, après luy avoir bien painct la craincte devant les oeilz jusques à se faire prier de n'en parler poinct, luy demanda: "Que me donnerez-vous et je n'en parleray poinct?" Bernard du Ha, qui n'avoit pas si grand paour qu'il en faisoit semblant, voyant que le secretaire le cuydoit tromper, luy promist de luy bailler ung pastey du meilleur jambon de Pasques qu'il mengea jamais. Le secretaire, qui en fut très contant, le pria qu'il peust avoir son pasté le dimanche ensuivant après disner, ce qu'il luy promist. Et asseuré de cette promesse, s'en alla veoir une dame de Paris qu'il desiroit sur toutes choses espouser, et luy dist: "Ma damoiselle, je viendray dimanche soupper avecq vous, s'il vous plaist, mais il ne vous fault soulcier que d'avoir bon pain et bon vin, car j'ay si bien trompé ung sot Bayonnois, que le demeurant sera à ses despens; et par ma tromperie, vous feray menger le meilleur jambon de Pasques qui fut jamais mengé dans Paris." La damoiselle, qui le creut, assembla deux ou trois des plus honnestes de ses voysines, et les asseura de leur donner une viande nouvelle et dont jamais elles n'avoient tasté.

Quant le dimanche fut venu, le secretaire, serchant son marchant, le trouva sur le pont au Change; et, en le saluant gratieusement, luy dist: "A tous les diables soyez-vous donné, veu la peyne que vous m'avez faict prendre à vous chercher!" Bernard du Ha luy respondit que assez de gens avoient prins plus de peyne que luy, qui n'avoient pas à la fin esté recompensez de telz morceaulx. Et, en disant cela, luy monstra le pasté qu'il avoit soubz son manteau, assez grand pour nourrir ung camp. Dont le secretaire fut si joieulx, que, encores qu'il eust la bouche parfaictement laide et grande, en faisant le doulx, la rendit si petite, que l'on n'eust pas cuydé qu'il eust sceu mordre dedans le jambon. Lequel il print hastivement, et, sans convoyer le marchant, s'en alla le porter à la damoiselle, qui avoit grande envye de sçavoir si les vivres de Guyenne estoient aussi bons que ceulx de Paris. Et quand le souppé fut venu, ainsy qu'ilz mangeoient leur potaige, le secretaire leur dist: "Laissez là ces viandes fades, et tastons de cest esguillon d'amour de vin." En disant cela, ouvre ce grand pastey, et cuydant trouver le jambon, le trouva si dur qu'il n'y povoit mectre le cousteau; et, après s'y estre esforcé plusieurs foys, s'advisa qu'il estoit trompé et trouva que c'estoit ung sabot de bois, qui sont des souliers de Gascoigne. Il estoit emmanché d'un bout de tizon, et pouldré pardessus de pouldre de fer avecq de l'espice qui sentoit fort bon. Qui fut bien pesneux; ce fut le secretaire, tant pour avoir esté trompé de celluy qu'il cuydoit tromper, que pour avoir trompé celle à qui il voulloit et pensoit dire verité; et d'autre part, luy faschoit fort de se contanter d'un potaige pour son souper. Les dames, qui en estoient aussi marries que luy, l'eussent accusé d'avoir faict la tromperie, sinon qu'elles congneurent bien à son visaige qu'il en estoit plus marry qu'elles. Et, après ce leger souper, s'en alla ce secretaire bien collere; et voyant que Bernard du Ha luy avoit failly de promesse, luy voulut aussi rompre la sienne. Et s'en alla chez le lieutenant-criminel, deliberé de luy dire le pis qu'il pourroit du dict Bernard. Mais il ne peut venir si tost que le dict Bernard n'eust desjà compté tout le mistere au lieutenant, qui donna sa sentence au secretaire, disant qu'il avoit aprins à ses despens à tromper les Gascons; et n'en rapporta autre consolacion que sa honte.

"Cecy advient à plusieurs, lesquelz, cuydans estre trop fins, se oblient en leurs finesses; parquoy il n'est tel que de ne faire à aultruy chose qu'on ne voulsist estre faicte à soy-mesme. - Je vous asseure, dist Geburon, que j'ay veu souvent advenir de pareilles choses, et de ceulx que l'on estimoit sotz de villaiges tromper bien de fines gens, car il n'est rien plus sot que celluy qui pense estre fin, ne rien plus saige que celluy qui congnoist son rien. - Encores, ce dist Parlamente, sçayt-il quelque chose, qui congnoist ne se congnoistre pas. - Or, dist Simontault, de paour que l'heure ne satisfasse à vostre propoz, je donne ma voix à Nomerfide, car je suis seur que, par sa rethoricque, elle ne nous tiendra pas longuement. - Or bien, dist-elle, je vous en voys bailler ung tour tel que vous l'esperez de moy. Je ne m'esbahys poinct, mes dames, si amour baille à ung prince ung moien de se saulver du dangier, car ilz sont nourriz avecq tant de gens sçavans, que je m'esmerveilleroys beaucoup plus s'ilz estoient ignorans de quelques choses; mais l'invention d'amour se monstre plus clairement que moins il y a d'esperit aux subjectz. Et pour cela, vous veulx-je racompter ung tour que feit ung prestre, aprins seullement d'amour, car de toutes aultres choses estoit-il si ignorant, que à peyne sçavoit-il lire sa messe."


Vingt neufviesme nouvelle

Un curé, surprins par le trop soudain retour d'un laboureur avec la femme duquel il faisoit bonne chere, trouva promptement moyen de se sauver aux despens du bon homme, qui jamais ne s'en apperceut.

En la conté du Maine, en ung villaige nommé Carrelles, y avoit ung riche laboureur, qui en sa viellesse espousa une belle jeune femme, et n'eut de luy nulz enfans; mais de ceste perte se reconforta à avoir plusieurs amys. Et, quant les gentilz hommes et gens d'apparance luy faillirent, elle retourna à son dernier recours, qui estoit l'eglise, et print pour compaignon de son peche celluy qui l'en povoit absouldre: ce fut son curé, qui souvent venoit visiter sa brebis. Le mary, vieulx et pesant, n'en avoit nulle doubte; mais à cause qu'il estoit rude et robuste, sa femme jouoit son mistere le plus secretement qu'il luy estoit possible, craingnant que si son mary l'apparcevoit, qu'il ne la tuast. Ung jour, ainsy qu'il estoit dehors, sa femme, pensant qu'il ne revinst si tost, envoya querir monsieur le curé, pour la venir confesser. Et, ainsy qu'ilz faisoient bonne chere ensemble, son mary arriva si soubdainement, qu'il n'eut loisir de se retirer de la maison; mais, regardant le moien de se cacher, monta par le conseil de sa femme dedans ung grenier et couvrit la trappe, par où il monta, d'un van à vanner. Le mary entra en la maison, et elle, de paour qu'il eust quelque soupson, le festoya si bien à son disner, qu'elle n'espargna poinct le boyre, dont il print si bonne quantité, avecq la lassetté qu'il avoit du labour des champs, qu'il luy print envye de dormir, estant assis en une chaise devant son feu. Le curé, qui s'ennuyoit d'estre si longuement en ce grenier, n'oyant poinct de bruict en la chambre, s'advancea sur la trappe, et, en eslongeant le col le plus qu'il luy fut possible, advisa que le bon homme dormoit; et, en le regardant, s'appuya, par mesgarde, sur le van si lourdement, que van et homme tresbucherent à bas auprès du bon homme qui dormoit, lequel se reveilla à ce bruict; et le curé, qui fust plus tost levé que l'autre ne l'eust apperceu, luy dist: "Mon compere, voylà vostre van, et grand mercis." Et, ce disant, s'enfouyt. Et le pauvre laboureur, tout estonné, demanda à sa femme: "Qu'est cela?" Elle, luy respondit: "Mon amy, c'est vostre van, que le curé avoit empruncté, lequel il vous est venu randre." Et luy, tout en grondant, luy dist: "C'est bien rudement randre ce qu'on a empruncté, car je pensois que la maison tumbast par terre." Par ce moïen, se saulva le curé aux despens du bon homme, qui n'en trouva rien mauvays que la rudesse dont il avoit usé en rendant son van.

"Mes dames, le Maistre qu'il servoit le saulva pour ceste heure-là, afin de plus longuement le posseder et tormenter. - N'estimez pas, dist Geburon, que les gens simples et de bas estat soient exemps de malice non plus que nous; mais en ont bien davantaige, car regardez-moy larrons, meurdriers, sorciers, faux monoyers, et toutes ces manieres de gens, desquelz l'esperit n'a jamais repos; ce sont tous pauvres gens et mecanicques. - Je ne trouve poinct estrange, dist Parlamente, que la malice y soit plus que aux autres, mais ouy bien que l'amour les tormente parmi le travail qu'ilz ont d'autres choses, ny que en ung cueur villain une passion si gentille se puisse mectre. - Madame, dist Saffredent, vous sçavez que maistre Jehan de Mehun a dict que

Aussy bien sont amourettes

Soubz bureau que soubz brunettes.

Et aussi l'amour de qui le compte parle, n'est pas de celle qui faict porter les harnoys; car, tout ainsy que les pauvres gens n'ont les biens et les honneurs, aussy ont-ilz leurz commoditez de nature plus à leur ayse que nous n'avons. Leurs viandes ne sont si friandes, mais ilz ont meilleur appetit, et se nourrissent myeulx de gros pain que nous de restorans. Ils n'ont pas les lictz si beaulx ne si bien faictz que les nostres, mais ilz ont le sommeil meilleur que nous et le repos plus grand. Ilz n'ont point les dames painctes et parées dont nous ydolastrons, mais ilz ont la joissance de leurs plaisirs plus souvent que nous et sans craincte de parolles, sinon des bestes et des oiseaulx qui les veoyent. En ce que nous avons, ilz defaillent, et, en ce que nous n'avons, ilz habondent. - Je vous prie, dist Nomerfide, laissons là ce païsant avecq sa païsante, et, avant vespres, achevons nostre journée, à laquelle Hircan mectra la fin. - Vrayement, dist-il, je vous en garde une aussy piteuse et estrange que vous en avez poinct ouy. Et combien qu'il me fasche fort de racompter chose qui soit à la honte d'une d'entre vous, sçachant que les hommes, tant plains de malice font tousjours consequence de la faulte d'une seulle pour blasmer toutes les aultres, si est-ce que l'estrange cas me fera oblyer ma craincte; et aussy, peut estre, que l'ignorance d'une descouverte fera les autres plus saiges; et je diray doncques ceste nouvelle sans craincte."


Trentiesme nouvelle

Un jeune gentil homme, aagé de XIV à XV ans, pensant coucher avec l'une des damoyselles de sa mere, coucha avec elle-mesme, qui au bout de neuf moys accoucha, du faict de son filz, d'une fille, que XII ou XIII ans après il espousa, ne sachant qu'elle fust sa fille et sa seur, ny elle, qu'il fut son pere et son frere.

Au temps du roy Loys douziesme, estant lors legat d'Avignon ung de la maison d'Amboise, nepveu du legat de France nommé Georges, y avoit au païs de Languedoc une dame de laquelle je tairay le nom pour l'amour de sa race, qui avoit mieulx de quatre mille ducatz de rente. Elle demeura vefve fort jeune, mere d'un seul filz; et, tant pour le regret qu'elle avoit de son mary que pour l'amour de son enfant, delibera de ne se jamais remarier. Et, pour en fuyr l'occasion, ne voulut point frequenter sinon toutes gens de devotion, car elle pensoit que l'occasion faisoit le peché, et ne sçavoit pas que le peché forge l'occasion. La jeune dame vefve se donna du tout au service divin, fuyant entierement toutes compaignies de mondanité, tellement qu'elle faisoit conscience d'assister à nopces ou d'ouyr sonner les orgues en une eglise. Quant son filz vint à l'aage de sept ans, elle print ung homme de saincte vie pour son maistre d'escolle, par lequel il peust estre endoctriné en toute saincteté et devotion. Quant le filz commencea à venir en l'aage de quatorze à quinze ans, Nature, qui est maistre d'escolle bien secret, le trouvant bien nourry et plain d'oisiveté, luy aprint autre leçon que son maistre d'escolle ne faisoit. Commencea à regarder et desirer les choses qu'il trouvoit belles; entre autres, une damoiselle qui couchoit en la chambre de sa mere, dont ne se doubtoit, car on ne se gardoit non plus de luy que d'un enfant; et aussy que en toute la maison on n'oyoit parler que de Dieu. Ce jeune gallant commencea à pourchasser secrettement ceste fille, laquelle le vint dire à sa maistresse, qui aymoit et estimoit tant de son filz, qu'elle pensoit que ceste fille luy dist pour le faire hayr; mais elle en pressa tant sa dicte maistresse, qu'elle luy dist: "Je sçauray s'il est vray et le chastieray, si je le congnois tel que vous dictes; mais aussy, si vous luy mectez assus ung tel cas et il ne soit vray, vous en porterez la peyne." Et, pour en sçavoir l'experience, luy commanda de bailler assignation à son filz de venir à minuyct coucher avecq elle en la chambre de la dame, en ung lict auprès de la porte, où ceste fille couchoit toute seulle. La damoiselle obeyt à sa maistresse; et quant se vint au soir, la dame se mist en la place de sa damoiselle, deliberée, s'il estoit vray ce qu'elle disoit, de chastier si bien son filz, qu'il ne coucheroit jamais avecq femme qu'il ne luy en souvynt.

En ceste pensée et collere, son filz s'en vint coucher avecq elle; et elle, qui encores pour le veoir coucher, ne povoit croyre qu'il voulsist faire chose deshonneste, actendit à parler à luy jusques ad ce qu'elle congneust quelque signe de sa mauvaise volunté, ne povant croyre, par choses petites, que son desir peust aller jusques au criminel; mais sa patience fut si longue et sa nature si fragille, qu'elle convertit sa collere en ung plaisir trop abominale, obliant le nom de mere. Et, tout ainsy que l'eaue par force retenue court avecq plus d'impetuosité quant on la laisse aller, que celle qui court ordinairement, ainsy ceste pauvre dame tourna sa gloire à la contraincte qu'elle donnoit à son corps. Quant elle vint à descendre le premier degré de son honnesteté, se trouva soubdainement portée jusques au dernier. Et, en ceste nuict là, engrossa de celluy, lequel elle vouloit garder d'engrossir les autres. Le peché ne fut pas si tost faict, que le remors de conscience l'esmeut à ung si grand torment, que la repentance ne la laissa toute sa vie, qui fut si aspre à ce commencement, qu'elle se leva d'auprès de son filz, lequel avoit tousjours pensé que ce fust sa damoiselle et entra en ung cabinet, où, rememorant sa bonne deliberation et sa meschante execution, passa toute la nuyct à pleurer et crier toute seulle. Mais, en lieu de se humillier et recongnoistre l'impossibilité de nostre chair, qui sans l'ayde de Dieu ne peult faire que peché, voulant par elle-mesme et par ses larmes satisfaire au passé et par sa prudence eviter le mal de l'advenir, donnant tousjours l'excuse de son peché à l'occasion et non à la malice, à laquelle n'y a remede que la grace de Dieu, pensa de faire chose parquoy à l'advenir ne sçauroit plus tumber en tel incovenient. Et, comme s'il n'y avoit que une espece de peché à damner la personne, mist toutes ses forces à eviter cestuy-là seul. Mais la racine de l'orgueil que le peché exterieur doibt guerir, croissoit tousjours, en sorte que, en evitant ung mal, elle en feit plusieurs aultres; car, le lendemain au matin, sitost qu'il fut jour, elle envoya querir le gouverneur de son filz et luy dist: "Mon filz commence à croistre, il est temps de le mectre hors de la maison. J'ay ung mien parent qui est delà les montz avecq monseigneur le grand-maistre de Chaulmont, lequel se nomme le cappitaine de Montesson, qui sera très ayse de le prendre en sa compaignye. Et pour ce, dès ceste heure icy, emmenez-le, et, afin que je n'aye nul regret à luy, gardez qu'il ne me vienne dire adieu." En ce disant, luy bailla argent necessaire pour faire son voiage. Et, dès le matin, feit partir le jeune homme, qui en fut fort ayse, car il ne desiroit autre chose que, après la joyssance de s'amye, s'en aller à la guerre.

La dame demoura longuement en grande tristesse et melencolye; et n'eust esté la craincte de Dieu, eust maintesfois desiré la fin du malheureux fruict dont elle estoit pleine. Elle faingnyt d'estre mallade, affin qu'elle vestist son manteau, pour couvrir son imperfection, et quant elle fust preste d'accoucher, regarda qu'il n'y avoit homme au monde en qui elle eust tant de fiance que en ung sien frere bastard, auquel elle avoit faict beaucoup de biens; et luy compta sa fortune, mais elle ne dist pas que ce fust de son filz, le priant de vouloir donner secours à son honneur, ce qu'il feit; et, quelques jours avant qu'elle deust accoucher, la pria de vouloir changer l'air de sa maison et qu'elle recouvreroit plus tost sa santé en la sienne. Alla en bien petite compaignye, et trouva là une saige femme, venue pour la femme de son frere, qui, une nuyct, sans la congnoistre, receut son enffant, et se trouva une belle fille. Le gentil homme la bailla à une nourrisse et la feit nourrir soubz le nom d'estre sienne. La dame, ayant là demeuré ung mois, s'en alla toute saine en sa maison où elle vesquit plus austerement que jamais, en jeusnes et disciplines. Mais, quant son filz vint à estre grand, voyant que pour l'heure n'y avoit guerre en Itallye, envoya suplier sa mere luy permectre de retourner en sa maison. Elle, craingnant de retomber en tel mal dont elle venoit, ne le voulut permectre, sinon qu'en la fin il la pressa si fort, qu'elle n'avoit aucune raison de luy refuser son congé; mais elle luy manda qu'il n'eust jamais à se trouver devant elle, s'il n'estoit marié à quelque femme qu'il aymast bien fort, et qu'il ne regardast poinct aux biens, mais qu'elle fut gentille femme, c'estoit assez. Durant ce temps, son frere bastard, voiant la fille qu'il avoit en charge devenue grande et belle en parfection, pensa de la mectre en quelque maison bien loing, où elle seroit incongneue, et, par le conseil de la mere, la donna à la royne de Navarre, nommée Catherine. Ceste fille vint à croistre jusques à l'aage de douze à treize ans; et fut si belle et honneste, que la royene de Navarre luy portoit grande amityé, et desiroit fort de la marier bien et haultement. Mais, à cause qu'elle estoit pauvre, se trouvoit trop de serviteurs, mais poinct de mary. Ung jour, advint que le gentil homme qui estoit son pere incongneu, retournant delà les montz, vint en la maison de la royne de Navarre, où, sitost qu'il eust advisé sa fille, il en fut amoureux. Et, pour ce qu'il avoit congé de sa mere d'espouser telle femme qu'il luy plairoit, ne s'enquist, sinon si elle estoit gentille femme; et sçachant que ouy, la demanda pour femme à la dicte royne, qui, très voluntiers la luy bailla, car elle sçavoit bien que le gentil homme estoit riche et, avecq la richesse, beau et honneste.

Le mariage consommé, le gentil homme rescripvit à sa mere, disant que doresnavant ne luy povoit nyer la porte de sa maison, veu qu'il luy menoit une belle fille aussi parfaicte que l'on sçauroit desirer. La dame, qui s'enquist quelle alliance il avoit prinse, trouva que c'estoit la propre fille d'eulx deux, dont elle eut ung deuil si desesperé, qu'elle cuyda mourir soubdainement, voyant que tant plus donnoit d'empeschement à son malheur, et plus elle estoit le moïen dont augmentoit. Elle, qui ne sceut aultre chose faire, s'en alla au legat d'Avignon, auquel elle confessa l'enormité de son peché, demandant conseil comme elle se debvoit conduire. Le legat, satisfaisant à sa conscience, envoia querir plusieurs docteurs en theologie, auxquels il communicqua l'affaire, sans nommer les personnaiges; et trouva, par leur conseil, que la dame ne debvoit jamais rien dire de ceste affaire à ses enffans, car, quant à eulx, veu l'ignorance, ilz n'avoient point peché, mais qu'elle en debvoit toute sa vie faire penitence, sans leur en faire ung seul semblant. Ainsy s'en retourna la pauvre dame en sa maison; où bientost après arriverent son filz et sa belle fille, lesquelz s'entre-aymoient si fort que jamais mary ny femme n'eurent plus d'amitié et semblance, car elle estoit sa fille, sa seur et sa femme, et luy à elle, son pere, frere et mary. Ilz continuerent tousjours en ceste grande amityé, et la pauvre dame, en son extresme penitence, ne les voyoit jamais faire bonne chere, qu'elle ne se retirast pour pleurer.

"Voylà, mes dames, comme il en prent à celles qui cuydent par leurs forces et vertu vaincre amour et nature avecq toutes les puissances que Dieu y a mises. Mais le meilleur seroit, congnoissant sa foiblesse, ne jouster poinct contre tel ennemy, et se retirer au vray Amy et luy dire avecq le Psalmiste: "Seigneur, je souffre force, respondez pour moy!" - Il n'est pas possible, dist Oisille, d'oyr racompter ung plus estrange cas que cestuy-ci. Et me semble que tout homme et femme doibt icy baisser la teste soubz la craincte de Dieu, voyant que, pour cuyder bien faire, tant de mal est advenu. - Sçachez, dist Parlamente, que le premier pas que l'homme marche en la confiance de soy-mesmes, s'esloigne d'autant de la confiance de Dieu. - Celluy est saige, dist Geburon, qui ne congnoist ennemy que soy-mesmes et qui tient sa volunté et son propre conseil pour suspect. - Quelque apparence de bonté et de saincteté qu'il y ayt, dist Longarine, il n'y a apparence de bien si grand qui doibve faire hazarder une femme de coucher avecq ung homme, quelque parent qu'il luy soit, car le feu auprès des estouppes n'est point seur. - Sans poinct de faulte, dist Ennasuitte, ce debvoit estre quelque glorieuse folle, qui, par sa resverie des Cordeliers, pensoit estre si saincte qu'elle estoit impecable, comme plusieurs d'entre eulx veullent persuader à croyre que par nous-mesmes le povons estre, qui est ung erreur trop grand. - Est-il possible, Longarine, dist Oisille, qu'il y en ayt d'assez folz pour croyre ceste opinion? - Ilz font bien mieulx, dist Longarine, car ilz disent qu'il se fault habituer à la vertu de chasteté, et, pour esprouver leurs forces, parlent avecq les plus belles qui se peuvent trouver et qu'ilz ayment le mieulx; et, avecq baisers et attouchemens de mains, experimentent si leur chair est en tout morte. Et quant par tel plaisir ilz se sentent esmouvoir, ilz se separent, jeusnent et prennent de grandes disciplines. Et quant ilz ont matté leur chair jusques là, et que pour parler ne baiser, ilz n'ont poinct devotion, ilz viennent à essayer la forte tentation qui est de coucher ensemble et s'embrasser sans nulle concupiscence. Mais, pour ung qui en est eschappé, en sont venuz tant d'inconveniens, que l'archevesque de Millan, où ceste religion s'exerceoit, fut contrainct de les separer et mectre les femmes au couvent des femmes et les hommes au couvent des hommes. - Vrayement, dist Geburon, c'est bien l'extremité de la folye de se voulloir randre de soy-mesmes impecable et cercher si fort les occasions de pecher!" Ce dist Saffredent: "Il y en a qui font au contraire, car ilz fuyent tant qu'ilz peuvent les occasions: encores la concupiscence les suict. Et le bon sainct Jherosme, après s'estre bien foueté et s'estre caché dedans les desers, confessa ne povoir eviter le feu qui brusloit dedans ses moelles. Parquoy se fault recommander à Dieu, car, s'il ne nous tient à force, nous prenons grand plaisir à tresbucher. - Mais vous ne regardez pas ce que je voy, dist Hircan: c'est que tant que nous avons racompté noz histoires, les moynes, derriere ceste haye, n'ont poinct ouy la cloche de leurs vespres, et maintenant, quant nous avons commencé à parler de Dieu, ilz s'en sont allez et sonnent à ceste heure le second coup. - Nous ferons bien de les suyvre, dist Oisille, et d'aller louer Dieu, dont nous avons passé ceste journée aussi joyeusement qu'il est possible." Et, en ce disant, se leverent et s'en allerent à l'eglise, où ilz oyrent devotement vespres. Et après, s'en allèrent soupper, debatans des propos passez, et rememorans plusieurs cas advenuz de leur temps, pour veoir lesquelz seroient dignes d'estre retenuz. Et après avoir passé joyeusement tout le soir, allerent prendre leur doulx repoz, esperans le lendemain ne faillir à continuer l'entreprinse qui leur estoit si agreable. Ainsy fut mis fin à la tierce Journée.

Fin de la troisiesme journée.

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